La villa des Ombres-Hautes ne dormait jamais tout à fait ; elle retenait son souffle. Perchée au-dessus des vallonnements boisés qui bordaient la vallée, cette vaste demeure contemporaine, alliance spectaculaire de béton brut, de lignes géométriques et d’immenses baies vitrées, semblait avoir été conçue pour capturer la lumière du jour tout en abritant de sombres silences. À l’intérieur, les plafonds vertigineux et les sols en marbre poli résonnaient de l’absence de vie, ou plutôt d’une présence spectrale que chacun s’efforçait d’ignorer.
Éléonore avait vingt-quatre ans, mais elle possédait cette discrétion rare et précoce des êtres qui ont appris tôt à se fondre dans le décor. Embauchée depuis peine trois mois comme employée de maison et garde d’enfant au service de la famille Valmont, elle s’était adaptée avec une souplesse exemplaire au rythme austère de la propriété. Sa tenue, d’une simplicité irréprochable — un pantalon fluide sombre et une blouse légère ajustée — témoignait de son désir de ne jamais attirer l’attention. Douce, réservée, attentive au moindre détail, elle glissait dans les couloirs comme une ombre bienveillante, réparant les faux pas du quotidien, essuyant les traces de pas sur les parquets précieux et veillant sur le jeune Timothée avec une dévotion que personne ne lui avait expressément demandée, mais que tout le monde espérait en silence.
Timothée avait trois ans. Un âge où l’enfance devrait être un éclat de rire permanent, une suite ininterrompue de découvertes impétueuses et de genoux couronnés. Pourtant, depuis son arrivée dans cette maison, Éléonore n’avait connu qu’un enfant renfermé, drapé dans un mutisme grave qui ne convenait pas à ses petites épaules. La disparition brutale de sa mère, survenue un an plus tôt dans des circonstances que l’on n’évoquait qu’à demi-mot au sous-sol entre deux cycles de machine à laver, avait étouffé la joie de vivre du petit garçon. Les médecins avaient parlé de traumatisme, de choc affectif, d’un retrait protecteur. Les domestiques, eux, murmuraient que la maison elle-même retenait l’enfant prisonnier de sa propre mélancolie.
Le seul endroit où l’atmosphère semblait perdre de sa rigidité était le pavillon d’eau. Situé dans l’aile ouest du domaine, ce bassin intérieur monumental constituait le chef-d’œuvre architectural de la résidence. Baigné par une lumière naturelle éclatante grâce à une verrière monumentale donnant sur un jardin verdoyant, presque sauvage, où les fougères géantes et les cèdres centenaires rivalisaient de majesté, le bassin ressemblait à un miroir liquide suspendu entre le luxe moderne et la nature brute. L’air y était toujours tiède, chargé d’une odeur légère de chlore et de vapeur d’eau douce, coupée par la senteur résineuse des pins qui s’échappait des portes coulissantes entrebaillées.
Ce début d’après-midi-là, le soleil traversait les vitrages en faisceaux dorés, faisant scintiller la surface turquoise de l’eau. Les reflets mouvants dansaient sur le plafond en béton lissé, dessinant des arabesques lumineuses qui semblaient vivantes. C’était l’heure où la maison s’assoupissait d’ordinaire, l’heure où les domestiques s’accordaient une pause et où le maître des lieux se enfermait dans son bureau du premier étage.
Éléonore était accroupie au bord du bassin, les jambes repliées sous elle, les pieds nus sur la margelle en pierre chaude. L’eau lui arrivait aux mi-bras. Dans le petit bain, Timothée, équipé de ses brassards orange vif, tapotait la surface de ses petites mains potelées. Entre ses doigts, une petite balle flottante en caoutchouc jaune vif filait à la surface, créant de petites ondulations cristallines.
Pour la première fois depuis des semaines, le visage de l’enfant s’était éclairé. Ses yeux grands ouverts, d’un bleu profond hérité de sa lignée, ne traquaient plus les fantômes des coins de pièces. Ils suivaient le trajet imprévisible du ballon.
Éléonore attrapa la balle avec douceur, la fit rouler sur l’eau vers le garçonnet et laissa échapper un sourire sincère, ce sourire chaleureux qu’elle gardait d’ordinaire enfoui sous sa réserve professionnelle.
— Bravo ! Tu te débrouilles très bien. Continue comme ça ! lança-t-elle d’une voix douce, mélodieuse, débarrassée de toute retenue.
Timothée attrapa la balle au bond, la frappa de toutes ses forces minuscules et laissa jaillir un éclat de rire. Un rire pur, cristallin, retentissant, qui se répercuta contre les parois de verre et le plafond du pavillon. Ce son, si rare, si précieux, frappa l’air comme une note de musique oubliée. L’enfant éclaboussa l’eau avec enthousiasme, le visage fendu d’un bonheur simple, incontrôlé. Éléonore riait avec lui, essuyant d’un revers de main les gouttelettes tièdes qui venaient de lui fouetter le visage.
Elle ne voyait pas, cachée derrière le scintillement des gouttalettes et la magie du moment, la silhouette qui venait d’émerger de l’ombre du couloir menant au grand salon.
Arthur Valmont s’était arrêté à l’entrée de la pièce d’eau.
À quarante ans à peine, l’homme en paraissait dix de plus tant les épreuves de l’existence avaient marqué les traits de son visage structurellement noble. D’une élégance stricte, presque clinique, il portait comme toujours un costume sobre, impeccablement coupé, d’un bleu nuit si foncé qu’il frôlait le noir. Ses cheveux sombres, légèrement argentés aux tempes, étaient peignés en arrière. Il dégageait une autorité naturelle, froide, intimidante, le genre d’aura qui imposait le silence sans jamais avoir à élever la voix. Dans la maison, sa présence était à la fois pesante et insaisissable. Il voyageait souvent, gérait son empire financier depuis son bureau insonorisé et ne manifestait que rarement ses émotions.
Pourtant, à cet instant précis, immobile sous l’arche de béton, Arthur Valmont semblait pétrifié. Ses yeux sombres, d’ordinaire si impénétrables, fixaient la scène avec une intensité troublante. La lumière dorée de l’après-midi soulignait la rigueur de sa posture, mais un frémissement imperceptible traversa sa mâchoire carrée. Il regardait son fils. Il écoutait ce rire qu’il croyait éteint à jamais.
Son regard passa de l’enfant à la jeune femme. Éléonore, les cheveux légèrement humides collés à ses tempes, les joues rosies par le jeu et la chaleur moite de la piscine, incarnait une vitalité simple, presque insolente au milieu de ce sanctuaire de marbre et de chagrin.
Sans faire le moindre bruit, le pas feutré par ses chaussures de cuir sur le sol antidérapant, Arthur fit deux pas en avant. Il ne voulait pas briser le charme, mais la charge émotionnelle de la scène lui arracha des mots qu’il n’avait pas prévus de prononcer à haute voix.
— Cela fait longtemps que je ne l’avais pas vu sourire ainsi… murmura-t-il d’une voix basse, rauque, à peine plus timbrée qu’un souffle.
Le son de cette voix masculine, pourtant si retenue, coupa net le rire de l’enfant et l’envolée du moment.
Éléonore sursauta. Son cœur fit un bond violent dans sa poitrine. Elle se retourna vivement, le corps tendu par un réflexe de recul presque instinctif. En découvrant M. Valmont debout à quelques mètres d’elle, le regard posé sur eux, la couleur lui monta immédiatement aux joues. La culpabilité de s’être laissée aller à une telle familiarité, d’avoir brisé le protocole strict que la gouvernante en chef lui rappela quotidiennement, la submergea.
Elle se redressa précipitamment, lissant machinalement sa tenue trempée par les éclaboussures, n’osant croiser directement le regard imposant de son employeur. Son attitude chaleureuse s’effaça à l’instant même, remplacée par une rigidité défensive et timide.
— Excusez-moi, monsieur… balbutia-t-elle, la voix légèrement tremblante, les yeux baissés vers les dalles humides. J’espère… j’espère ne pas avoir dépassé mes fonctions…
Le silence qui suivit fut plus lourd que le bruit de l’eau. Timothée lui-même s’était tu, saisissant sa balle jaune contre son torse, observant son père avec une curiosité prudente. L’eau du bassin finit par se calmer, les vagues s’atténuèrent jusqu’à redevenir une surface lisse où se reflétait le ciel d’été.
Arthur Valmont ne manifesta ni colère ni agacement. Son visage avait retrouvé son masque de marbre habituel, mais une lueur indéchiffrable persistait au fond de ses yeux. Il s’avança encore, calmement, les mains glissées dans les poches de son pantalon de costume. Ses pas résonnaient doucement dans l’espace voûté. Il s’arrêta au bord du bassin, fixa son fils pendant de longues secondes. Un très léger sourire, presque invisible, effleura la commissure de ses lèvres — une expression si fugace qu’Éléonore aurait pu croire l’avoir imaginée.
Puis, le père se tourna lentement vers la jeune femme. L’atmosphère de la pièce sembla se rafraîchir d’un coup, malgré la moiteur de l’air ambiant.
— J’aimerais vous parler un instant, dit-il d’un ton neutre, posé, mais exempt de toute possibilité de refus. Rejoignez-moi quand vous aurez terminé ici.
Il n’attendit pas de réponse. Tournant les talons avec une précision militaire, il s’éloigna d’un pas lent et régulier, s’enfonçant à nouveau dans le couloir sombre qui menait au cœur de la résidence.
Éléonore resta immobile, comme clouée au sol. Ses doigts se crispèrent légèrement sur le tissu de son pantalon. Sa poitrine se soulevait au rythme d’une respiration rapide, saccadée. Une inquiétude sourde, viscérale, venait de s’emparer d’elle. Pourquoi voulait-il lui parler ? Allait-il la renvoyer pour avoir manqué de réserve ? Ou pire… avait-il deviné quelque chose ?
Fin de la scène. Mais pour Éléonore, le cauchemar du doute ne faisait que commencer.
Les vingt minutes qui suivirent furent une épreuve d’endurance psychologique. Éléonore s’efforça d’extirper Timothée de l’eau avec la même douceur méthodique que d’habitude, mais ses gestes étaient devenus mécaniques, presque fébriles. Elle l’enveloppa dans une grande serviette moelleuse, sécha ses petits membres froids, lui enfila ses vêtements d’intérieur en lui murmurant des paroles rassurantes qu’elle-même n’entendait pas. L’enfant, sentant la tension subite de sa jeune garde, ne dit mot. Il la regardait de ses grands yeux tristes, ayant perdu le rayonnement éphémère de la piscine.
Après avoir confié Timothée à la seconde gouvernante dans la nursery de l’aile est, Éléonore prit quelques secondes pour se ressaisir dans les toilettes du personnel. Dans le miroir, son visage lui apparut d’une pâleur spectrale. Elle recoiffa ses cheveux humides, rajusta le col de sa chemise et inspira profondément. Il lui fallait affronter Arthur Valmont.
Le bureau du maître de maison se situait au deuxième étage, dans une partie du domaine où le personnel n’avait accès que sur convocation explicite. Pour y accéder, il fallait emprunter un grand escalier suspendu en verre et en acier, puis traverser une galerie de portraits familiaux où les ancêtres des Valmont semblaient juger chaque intrus de leur regard peint à l’huile.
Arrivée devant la lourde porte en chêne massif garnie de cuir noir, Éléonore hésita. Le silence du deuxième étage était absolu, interrompu seulement par le ronronnement lointain de la climatisation centrale. Elle leva une main tremblante et frappa trois coups discrets.
— Entrez, fit la voix d’Arthur, étouffée par l’épaisseur du bois.
Éléonore poussa la porte et pénétra dans la pièce.
Le bureau était à l’image de son propriétaire : vaste, dépouillé, d’une élégance glaciale. Une baie vitrée plein nord offrait une vue panoramique sur la forêt dense qui bordait la propriété. Aucun bibelot superflu ne venait encombrer les étagères de bois sombre. Seuls des dossiers parfaitement alignés et quelques œuvres d’art abstrait habillaient l’espace. Arthur Valmont était debout derrière son immense bureau en verre noir, tournant le dos à la porte, les mains croisées derrière le dos, observant le paysage extérieur où les premières ombres du soir commençaient à s’étendre.
Éléonore fit quelques pas sur le tapis épais qui étouffait le son de ses pieds, puis s’arrêta à une distance respectable.
— Vous me m’avez demandé, monsieur… dit-elle d’une voix qu’elle s’efforça de rendre ferme.
Arthur ne se retourna pas immédiatement. Il resta silencieux durant de longues secondes qui parurent des heures à la jeune femme. Le tic-tac d’une horloge murale invisible semblait scander le cours désordonné de ses pensées.
— Éléonore, commença-t-il enfin, sa voix résonnant avec une clarté presque dérangeante dans la vaste pièce. Cela fait exactement quatre-vingt-douze jours que vous avez rejoint notre demeure. Durant cette période, j’ai observé votre travail avec une attention particulière.
Éléonore baissa légèrement la tête, n’osant interrompre.
— Vous êtes discrète, poursuivit-il en se tournant lentement vers elle. Vous exécutez vos tâches avec une précision remarquable. Mais aujourd’hui… aujourd’hui, vous avez accompli ce que personne dans cette maison, pas même les spécialistes les plus éminents de la capitale, n’a réussi à faire depuis un an. Vous avez fait rire mon fils.
Il contourna le bureau d’un pas lent, s’approchant d’elle. Son regard, d’une lucidité perçante, ne la quittait pas. Éléonore sentit un frisson lui parcourir la colonne vertébrale. La louange ressemblait étrangement à un interrogatoire.
— Je… j’aime simplement beaucoup Timothée, monsieur, répondit-elle doucement. C’est un enfant merveilleux. Il a juste besoin de chaleur et de présence… L’eau lui fait du bien, cela le libère du poids de… de la maison.
Arthur s’arrêta à deux mètres d’elle. Il croisa les bras sur sa poitrine, penchant légèrement la tête sur le côté, comme s’il analysait un spécimen rare.
— Le poids de la maison… répéta-t-il avec une pointe d’amertume dans la voix. Oui. C’est une façon poétique de décrire le deuil et le mystère. Vous pensez donc que cette maison est lourde, Éléonore ?
— Je ne me permettrais pas de juger votre demeure, monsieur, rectifia-t-elle aussitôt, regrettant immédiatement ses mots.
— Ne vous excusez pas. Vous avez raison, dit-il en baissant le ton, acquérant une gravité nouvelle. Cette maison est un tombeau. Depuis la disparition de ma femme, Hélène, la joie y est bannie. Ou du moins… elle l’était jusqu’à ce soir.
Il fit une pause, posa son regard sur la baie vitrée où la pénombre s’épaississait. Le jardin verdoyant qu’on apercevait plus tôt n’était plus qu’une masse sombre et menaçante sous le ciel crépusculaire.
— Dites-moi, Éléonore… Avez-vous déjà perdu quelqu’un que vous aimiez plus que votre propre vie ? demanda-t-il soudain.
La question tomba comme un couperet. Éléonore sentit son sang se glacer. Elle serra les poings cachés dans ses poches.
— Tout le monde connaît la perte d’une manière ou d’une autre, monsieur, éluda-t-elle prudemment.
— Sans doute, murmura Arthur. Mais la perte sans réponse est un poison lent. Hélène est partie il y a un an, sans laisser de mot, sans laisser de trace. La police a conclu à une fuite volontaire, puis à un noyade accidentelle dans la rivière voisine lorsque son véhicule a été retrouvé immergé trois mois plus tard. Mais aucun corps n’a jamais été repêché. Timothée était présent ce jour-là. Il avait deux ans. Il a vu quelque chose… mais il a cessé de parler le soir même.
Éléonore retenait son souffle. Elle connaissait cette version officielle, celle que la presse avait largement relayée à l’époque. La disparition de la célèbre héritière Hélène Valmont avait fait la une des journaux pendant des semaines.
— Si je vous ai fait venir ici, Éléonore, reprenait Arthur en replaçant ses yeux droits dans les siens, ce n’est pas pour vous réprimander. C’est parce que vous avez ouvert une brèche. Le rire de Timothée cet après-midi… ce n’était pas seulement de la joie. C’était un signe de déblocage. Il commence à vous faire confiance. Plus qu’à moi. Plus qu’à quiconque.
— Monsieur, je ne fais que mon travail…
— Non, interrompit-il d’un ton ferme mais non violent. Ce n’est plus une question de travail. J’ai besoin de savoir ce qui s’est passé ce soir-là. Et je pense que Timothée ne parlera qu’à vous. Je veux que vous l’aidiez à se souvenir. Je veux que vous soyez celle qui extrait la vérité de son silence.
Un silence lourd s’installa entre eux. Éléonore sentait son cœur battre la chamade. La proposition d’Arthur semblait être celle d’un père désespéré cherchant la vérité sur le drame de sa vie. Mais il y avait dans l’attitude de cet homme, dans la fixité de son regard et dans la froideur calculée de sa voix, quelque chose qui sonnait faux. Une dissonance imperceptible mais effrayante.
— Je ferai de mon mieux pour le petit, monsieur, murmura-t-elle enfin.
— Je n’en doute pas, dit Arthur avec un brin de satisfaction froide. Vous pouvez disposer. Ah, une dernière chose…
Éléonore, qui avait déjà fait demi-tour vers la porte, s’arrêta net.
— Votre dossier de candidature était parfait, Éléonore. Vos références dans la famille de Rochebrune étaient irréprochables. Mais dites-moi… pourquoi une jeune femme titulaire d’un master en psychologie infantile de la Sorbonne postulerait-elle comme simple femme de chambre anonyme dans une résidence isolée ?
La question frappa Éléonore avec la force d’un impact physique. Son souffle se coupa. Dans le bureau, le temps sembla s’arrêter. Elle ne se retourna pas immédiatement, n’osant laisser voir la terreur qui venait de traverser son visage.
Arthur ne bougea pas. Il la regardait de dos, les bras le long du corps, arborant cet imperceptible sourire mystérieux qu’il avait eu au bord de la piscine.
— Ne répondez pas ce soir, dit-il d’une voix presque caressante, empoisonnée de sous-entendus. Nous aurons tout le temps d’en reparler. Allez vous reposer. Vous avez eu une longue journée.
Éléonore ne répondit rien. Elle ouvrit la porte, s’éclipsa dans le couloir sombre et referma doucement le panneau de chêne derrière elle.
Ses jambes la portaient à peine. Elle descendit les marches de verre dans un état de semi-conscience, le cœur prêt à exploser. Il savait. Ou du moins, il se doutait qu’elle n’était pas celle qu’elle prétendait être.
Elle se précipita vers l’aile réservée au personnel, au rez-de-chaussée. Sa chambre était une petite pièce sobre, meublée d’un lit étroit, d’une armoire et d’un petit bureau en pin. Dès qu’elle fut à l’intérieur, elle verrouilla la porte à double tour, glissa le verrou de sécurité et s’adossa contre le bois, la main posée sur sa poitrine haletante.
La nuit était maintenant complètement tombée sur les Ombres-Hautes. Au-dehors, le vent soufflait doucement dans les grands cèdres du parc, faisant grincer les branches contre les baies vitrées de la villa.
Éléonore s’avança vers son armoire. Elle poussa les uniformes pliés, souleva la doublure en tissu du fond du meuble et en retira une petite boîte en métal noir, soigneusement dissimulée sous une planchette de bois.
Les doigts tremblants, elle ouvrit la boîte. À l’intérieur se trouvaient un enregistreur numérique miniature, un carnet de notes rempli d’une écriture serrée et une photographie froissée.
Éléonore prit la photo. À la lumière tamisée de la lampe de chevet, le cliché révélait deux jeunes femmes souriantes au bord d’une plage ensoleillée, quelques années plus tôt. L’une d’elles était Éléonore. L’autre, aux cheveux blonds et au regard rieur, n’était autre qu’Hélène Valmont.
Hélène n’était pas seulement la défunte maîtresse de cette maison. Elle était la sœur aînée d’Éléonore — une sœur née d’un premier lit, dont la famille Valmont avait toujours ignoré l’existence en raison d’une ancienne brouille familiale.
Éléonore n’était pas venue aux Ombres-Hautes par hasard. Elle n’était pas là pour décrocher un travail de domestique. Elle s’était infiltrée sous un faux nom, fabriquant de toutes pièces un CV parfait de gouvernante, dans un seul but : découvrir ce qui était réellement arrivé à sa sœur. Car Éléonore n’avait jamais cru à la thèse de l’accident ou de la fuite. Le dernier message vocal qu’Hélène lui avait envoyé, la veille de sa disparition, était un cri de terreur murmuré à la hâte : “S’il me arrive quelque chose, Éléonore, sache qu’il sait que j’ai découvert son secret…”
Jusqu’à aujourd’hui, Éléonore avait pensé que le secret en question était lié aux affaires financières louches d’Arthur. Mais le comportement de cet homme, cette sérénité terrifiante devant le rire de son fils, et cette question posée au bureau changeaient tout.
Un bruit soudain la fit sursauter.
Un léger cliquetis provenant de la vitre de sa chambre.
Éléonore éteignit précipitamment la lampe de chevet, plongeant la pièce dans l’obscurité. Elle se glissa vers la fenêtre et écarta délicatement le rideau de lin.
Sa chambre donnait directement sur l’aile ouest, celle du pavillon d’eau. Les baies vitrées de la piscine intérieure, éclairées de l’intérieur par les projecteurs subaquatiques, diffusaient une lueur bleutée féerique dans la nuit noire.
À travers la vitre translucide de la piscine, Éléonore vit une silhouette.
Arthur Valmont était au bord du bassin. Il avait enlevé sa veste de costume. Il était debout à l’endroit exact où Éléonore se tenait quelques heures plus tôt. Mais il n’était pas seul.
À côté de lui, tenant une télécommande à la main, se tenait l’homme à tout faire de la propriété, un type taciturne nommé Victor qui ne parlait jamais à personne.
Éléonore s’approcha un peu plus de la vitre, le souffle court.
Arthur fit un signe de la main. Victor appuyât sur un bouton de la télécommande.
Alors, sous les yeux stupéfaits d’Éléonore, la scène qu’elle observait prit une tournure surréaliste et effrayante.
Le fond du bassin de la piscine — ce fond en mosaïque bleue où le petit Timothée jouait avec sa balle quelques heures plus tôt — commença à descendre lentement. Ce n’était pas un simple bassin. C’était un fond mobile hydraulique, un mécanisme d’ingénierie sophistiqué conçu pour régler la profondeur de l’eau.
Mais alors que le fond s’enfonçait à plus de trois mètres de profondeur, révélant la structure sous-jacente de la piscine, la lumière subaquatique éclaira une cavité masquée sous la paroi latérale du bassin. Une cavité étanche, inaccessible lorsque la piscine était remplie à niveau normal.
À l’intérieur de cette cavité, suspendue dans un caisson en verre scellé, se trouvait une forme sombre.
Éléonore se plaqua une main sur la bouche pour étouffer un cri d’horreur.
Ce n’était pas un coffre-fort. Ce n’était pas des documents confidentiels.
Dans le caisson de verre, baigné par la lueur blafarde des projecteurs sous-marins, reposait le corps parfaitement conservé d’une femme aux longs cheveux blonds.
Hélène.
Elle n’avait jamais quitté la propriété. Son corps n’avait jamais été immergé dans la rivière à des kilomètres de là. Elle était là, sous l’eau de la piscine familiale, depuis un an. Et chaque jour, le petit Timothée se baignait au-dessus du tombeau en verre de sa propre mère, sans le savoir… ou peut-être en le sachant pertinemment.
C’était cela que l’enfant avait vu. C’était cela qui l’avait frappé de mutisme. Il savait que sa mère était sous l’eau.
La tête d’Éléonore tournoyait. La terreur la submergeait, mais une rage froide, dévastatrice, commença à brûler dans ses veines. Arthur n’avait pas seulement tué sa sœur ; il l’avait transformée en un trophée macabre, scellé sous le lieu de jeu de son propre fils, contrôlant ainsi sa présence éternelle au sein du domaine.
Soudain, Éléonore entendit un bruit derrière elle. Pas dehors dans le jardin.
À l’intérieur de sa propre chambre.
Un choc métallique discret. Le bruit du verrou de sa porte que l’on venait d’actionner depuis l’extérieur à l’aide d’une passe-partout.
La porte de sa chambre s’ouvrit doucement dans un grincement presque inaudible.
Une silhouette haute et sombre se découpa dans le cadre lumineux du couloir.
Éléonore se retourna d’un bond, le dos collé contre la vitre glacée, la boîte en métal serrée contre sa poitrine.
Arthur Valmont était là. Il avait son par-dessus sur les épaules. Son visage était plongé dans la pénombre, mais ses yeux accrochaient la faible lueur bleutée de la piscine qui traversait la fenêtre.
Il ne semblait ni surpris, ni en colère. Il avait sur les lèvres le même sourire froid et énigmatique qu’au bord du bassin.
— Vous avez toujours été trop curieuse, Éléonore… ou devrais-je dire, ma chère belle-sœur ? chuchota-t-il d’une voix d’une douceur terrifiante.
Il fit un pas à l’intérieur de la pièce et referma doucement la porte derrière lui, tirant le verrou de l’intérieur.
— La piscine est magnifique la nuit, n’est-ce pas ? poursuivit-il en avançant lentement vers elle. Timothée avait tellement raison de t’aimer bien… Tu lui ressembles tellement. Et maintenant… vous allez enfin pouvoir former une famille au complet.
Éléonore serra la boîte en métal contre elle, cherchant désespérément une issue des yeux dans l’obscurité de la chambre close. La vitre derrière elle était scellée. La seule sortie était bloquée par l’homme qui avait transformé cette demeure en un sanctuaire d’horreur.
Arthur sortit doucement sa main droite de la poche de son manteau. Dans le noir, le métal d’une petite seringue de précision scintilla sous la lueur turquoise venant du jardin.
— Ne crie pas, dit-il dans un souffle. Timothée dort au-dessus. Il ne faudrait pas gâcher sa si belle journée…