Le ciel au-dessus du centre pénitentiaire de Val-Fossé n’était qu’une immense dalle de ciment gris, écrasant les âmes autant que les murs d’enceinte qui balafraient l’horizon. C’était un après-midi couvert, un de ces jours où la lumière naturelle semblait avoir abandonné les lieux, remplacée par une lueur blafarde et maladive qui accentuait la rudesse de chaque surface. La cour de promenade des femmes était un vaste quadrilatère de bitume lépreux, encerclé de hauts murs en béton armé surmontés de rouleaux étincelants de fil barbelé. Aux quatre coins, des miradors se dressaient comme des sentinelles de métal et de verre, abritant des silhouettes sombres armées de fusils, observant avec une indifférence lasse la faune humaine qui grouillait en contrebas. L’air était saturé d’une odeur rance, un mélange de sueur froide, de tabac de contrebande, d’humidité stagnante et de cette peur métallique, presque palpable, qui collait à la peau de chaque détenue dès l’instant où les lourdes grilles se refermaient derrière elles.
Dans cet espace clos, la sociologie de la prison s’exposait dans toute sa brutalité primitive. Il y avait des territoires invisibles mais strictement délimités. Les bancs près des grillages appartenaient aux anciennes, celles qui purgeaient de longues peines et observaient le monde avec des yeux morts. Les coins d’ombre étaient le domaine des trafiquantes, échangeant des murmures et des regards furtifs. Et puis, il y avait le centre de la cour, l’arène, là où les prédatrices chassaient. Ce jour-là, la cour était bondée. Une centaine de femmes en uniformes ternes ou en joggings usés marchaient, piétinaient, tournaient en rond comme des fauves en cage. Le brouhaha était constant, un grondement sourd fait de rires gutturaux, de cris interjetés, de semelles raclant le sol rugueux. C’est dans ce chaos organisé que le drame commença à se nouer, avec la lenteur inexorable d’une tragédie grecque.
Au milieu de cette marée humaine, une jeune femme tentait de se faire minuscule. Elle s’appelait Chloé. Elle n’avait pas vingt ans, et son visage, bien que maculé de cernes violacés et de saleté, conservait une fragilité enfantine qui faisait d’elle une cible parfaite. Elle portait une veste d’hiver trop grande pour elle, une carapace dérisoire sous laquelle elle frissonnait de terreur autant que de froid. Ses yeux immenses, noyés de panique, balayaient frénétiquement l’espace, cherchant une issue qui n’existait pas. Elle avait commis l’erreur fatale des nouvelles venues : elle avait croisé le regard de la mauvaise personne à la cantine, ou peut-être avait-elle simplement eu le malheur de respirer le même air que la reine de la cour. Autour d’elle, l’étau se resserrait. Cinq détenues, aux visages durs et aux sourires carnassiers, l’avaient isolée de la masse. Elles se déplaçaient avec une coordination effrayante, la poussant subtilement, millimètre par millimètre, vers un angle mort de la cour, là où le regard des gardiennes en arrière-plan se faisait moins insistant.
La chef de cette meute s’appelait Corinne, mais tout le monde la surnommait « La Cavale ». C’était une femme corpulente, massive, dont chaque kilo semblait être fait de muscle dense et de pure méchanceté. Son visage était grêlé de cicatrices, témoignages de dizaines de combats remportés dans l’obscurité des cellules. Elle régnait sur Val-Fossé par la terreur, extorquant, tabassant, brisant psychologiquement celles qui osaient lui tenir tête. Aujourd’hui, elle s’ennuyait, et Chloé était son nouveau jouet. Corinne s’avança, son ombre massive engloutissant la frêle silhouette de la jeune fille. Un ricanement mauvais s’échappa de ses lèvres épaisses, aussitôt repris en écho par ses sbires. Une première main fusa, brutale, poussant violemment l’épaule de Chloé. La jeune femme trébucha, tentant de retrouver son équilibre sur le bitume inégal. Une autre détenue lui fit un croche-pied vicieux. Chloé vacilla, étouffant un sanglot de terreur pure.
« Tu vas où comme ça, la princesse ? » cracha une fille aux cheveux rasés en s’agrippant au col de la veste de Chloé.
D’un geste sec et impitoyable, elle tira en arrière. La veste, seule protection de Chloé contre le froid mordant, glissa de ses épaules et lui fut brutalement arrachée. Les rires éclatèrent, perçants, cruels, résonnant comme des coups de fouet dans l’air lourd de l’après-midi. Bousculée de toutes parts, déséquilibrée et à bout de forces nerveuses, la jeune prisonnière s’effondra. Elle tomba lourdement à genoux sur le sol abrasif, écorchant sa peau, baissant la tête dans un geste de soumission totale. Autour d’elle, le cercle de ses bourreaux se resserra, les rires se transformant en un rugissement prédateur. C’était l’humiliation absolue, le prélude à un passage à tabac qui allait la briser pour les années à venir. Dans l’arrière-plan, quelques gardiennes patrouillaient, leurs silhouettes floues se détachant contre le grillage, mais elles semblaient regarder ailleurs, soit par négligence, soit parce que la loi de la cour devait s’appliquer, implacable et silencieuse.
À une dizaine de mètres de là, près des lignes effacées d’un vieux terrain de basket, une autre scène se jouait, d’une immobilité troublante. Aminata se tenait debout, silencieuse. C’était une grande femme noire, à la silhouette athlétique, sculptée par des années de discipline de fer et de survie. Ses muscles se devinaient sous son t-shirt gris réglementaire, tendus comme des câbles d’acier. Son visage était un masque d’impassibilité, d’une beauté grave et sévère, barré d’une détermination glaciale. Depuis son arrivée à Val-Fossé, Aminata avait toujours suivi une règle stricte : ne jamais se mêler des affaires des autres. Purger sa peine, garder la tête baissée, survivre. Mais en cet instant précis, ses yeux sombres fixaient la scène de lynchage avec une intensité brûlante. Elle observait les épaules tremblantes de la jeune fille à genoux. Elle écoutait les rires gras de Corinne et de sa bande. Elle sentait le goût cuivré de l’injustice monter dans sa gorge.
À ses pieds reposait un ballon de basket écaillé, son cuir synthétique rongé par l’usure et les intempéries. Aminata baissa lentement les yeux vers le ballon. Une fraction de seconde s’écoula, un instant suspendu dans le temps où l’univers de la prison sembla retenir son souffle. Dans la tête d’Aminata, un barrage venait de céder. La règle de survie volait en éclats, remplacée par un impératif moral foudroyant, une nécessité absolue de refuser cette barbarie. Sans un mot, sans même un soupir, elle se pencha. Ses longs doigts aux articulations noueuses se refermèrent sur le cuir rugueux du ballon. Elle se redressa dans un mouvement fluide, d’une grâce féline et meurtrière. Elle ne prit pas le temps de viser, son corps entier connaissant l’exacte biomécanique de ce qu’elle devait accomplir.
Ses appuis s’ancrèrent dans le bitume, ses hanches pivotèrent avec une force explosive, transférant toute l’énergie de ses jambes vers son torse, puis vers son épaule, et enfin dans son bras. Le ballon quitta sa main avec une vélocité stupéfiante, fendant l’air humide avec un sifflement sourd. La trajectoire était parfaite, rectiligne, d’une précision balistique terrifiante. À ce moment précis, Corinne, le visage fendu d’un sourire sadique, levait le bras pour abattre son poing sur la nuque exposée de Chloé. Le ballon frappa la femme corpulente en plein milieu du dos, juste entre les omoplates. L’impact fut brutal, résonnant dans la cour avec le bruit mat d’un coup de batte sur un sac de sable. La violence du choc projeta Corinne en avant, la faisant trébucher maladroitement, son souffle coupé net par la douleur fulgurante qui venait d’irradier sa colonne vertébrale.
Le ballon rebondit au loin, roulant pitoyablement sur le sol, mais l’effet était dévastateur. Le cercle des brutes se figea. Les rires moururent instantanément dans leurs gorges, remplacés par un silence de mort qui se propagea en ondes concentriques à travers la cour entière. Même le bourdonnement ambiant sembla s’éteindre. Aminata fit un pas en avant, sa posture droite, altière, défiant les lois de la gravité et de la peur. De sa poitrine s’échappa une voix de stentor, profonde, ferme, sans la moindre once de tremblement, une voix qui semblait provenir des entrailles mêmes de la terre :
« Laissez-la tranquille ! »
Ces quatre mots claquèrent comme des coups de feu. Ils étaient un sacrilège, une hérésie absolue dans le royaume de Corinne. Chloé, toujours à genoux, osa lever des yeux noyés de larmes, n’osant croire à ce miracle, fixant cette déesse d’ébène qui venait de s’interposer entre elle et l’enfer.
Corinne mit plusieurs secondes à reprendre son souffle et son équilibre. Lorsqu’elle se redressa enfin, la transformation fut effrayante. Le sourire sadique avait disparu, balayé par une fureur volcanique. Son visage épais, congestionné par la douleur et l’humiliation publique, vira au rouge écarlate. Les veines de son cou enflèrent jusqu’à palpiter visiblement sous sa peau grasse. Elle se retourna avec une lenteur calculée, ses petits yeux injectés de sang cherchant l’insensée qui avait osé commettre ce crime de lèse-majesté. Autour d’elle, ses propres sbires reculèrent, terrifiées par l’aura de violence pure qui émanait soudain de leur cheffe. Elles savaient ce qui allait suivre ; elles savaient que La Cavale ne pouvait laisser passer un tel affront sans faire couler le sang.
Les yeux de Corinne se verrouillèrent sur Aminata. La grande athlète n’avait pas bougé d’un pouce. Ses bras pendaient le long de son corps, détendus, mais ses poings étaient légèrement fermés, prêts à jaillir. La femme corpulente écarta ses acolytes d’un revers de main brutal et hurla, postillonnant sa rage :
« Hé, petite ! Tu sais dans quoi tu viens de te fourrer ?! »
C’était un cri de guerre guttural, l’annonce d’une exécution. Sans attendre de réponse, Corinne fonça. Malgré sa corpulence, elle possédait la vivacité terrifiante des bagarreuses de rue. Elle chargea tête baissée, tel un rhinocéros enragé, ses énormes poings fendant l’air comme des massues. La cour tout entière retint son souffle, s’attendant à voir Aminata se faire broyer sous la masse de chair et de muscles. Mais Aminata n’était pas une proie ordinaire. Elle possédait la mémoire musculaire des rings, l’instinct de survie aiguisé par des années d’épreuves invisibles.
La bagarre éclata avec une violence inouïe. Le premier coup de Corinne, un large crochet du droit visant à décapiter, fendit l’air à une vitesse ahurissante. Aminata plia légèrement les genoux, son buste basculant en arrière avec une souplesse millimétrée. Le poing de la colosse effleura le menton de l’athlète, déplaçant une bourrasque d’air sur son passage. Frustrée, Corinne enchaîna immédiatement avec un direct du gauche lourd comme une enclume. Cette fois, Aminata ne recula pas. Elle leva ses avant-bras, contractant ses muscles à l’extrême pour former un bouclier impénétrable. L’impact fut phénoménal. Le bruit des os s’entrechoquant résonna horriblement, arrachant des exclamations horrifiées aux autres prisonnières qui commençaient à s’agglutiner et à hurler tout autour, formant une arène humaine frénétique.
Aminata accusa le coup, ses pieds glissant sur quelques centimètres de bitume, mais sa garde tint bon. Elle absorba l’énergie cinétique de l’attaque et, dans la fraction de seconde où Corinne, déséquilibrée par la force de sa propre frappe, laissa son flanc exposé, la contre-attaque fusa. C’était un mouvement pur, parfait, enseigné dans les pires quartiers et affiné par la colère. Le poing droit d’Aminata jaillit de sa hanche, remontant en un uppercut dévastateur, chargé de toute la frustration, de toute la révolte accumulées derrière ces murs de béton. Le coup percuta le visage de Corinne avec un craquement sinistre, heurtant la mâchoire inférieure et l’arête du nez simultanément.
Une gerbe de sueur et de sang vola dans la lumière grisâtre de l’après-midi. La tête de la femme corpulente fut violemment rejetée en arrière, ses yeux se révulsant une fraction de seconde. L’onde de choc se propagea dans tout son corps massif, brisant son élan net. Pour la première fois depuis des années, La Cavale recula, chancelante, vacillant sur ses jambes soudain devenues molles. Un hurlement d’incrédulité et de sauvagerie s’éleva de la foule des détenues, un rugissement bestial saluant la chute de la reine.
Mais alors que Corinne secouait la tête en crachant une dent, tentant de retrouver ses esprits pour relancer l’assaut, et qu’Aminata se replaçait en garde, les poings levés, un son strident déchira l’air.
Un coup de sifflet. Aigu, autoritaire, perçant, se répercutant contre les murs de béton avec une urgence frénétique.
La magie noire du combat se brisa instantanément. Depuis l’autre extrémité de la cour, une douzaine de gardiens en tenue d’intervention lourde surgirent en courant. Leurs lourdes bottes noires martelaient le bitume, faisant trembler le sol. Ils étaient armés de matraques noires et luisantes, dégoupillant leurs bombes lacrymogènes en plein sprint, leurs visages protégés par des casques à visière baissée reflétant le ciel de plomb. Ils chargeaient droit sur l’arène humaine, hurlant des sommations étouffées par le vacarme de la cour. Le dernier instant se figea comme une photographie macabre : Aminata, le souffle court, les yeux toujours rivés sur son adversaire ensanglantée ; Corinne, pliant les genoux, un masque de haine pure déformant son visage en ruines ; Chloé, recroquevillée sur elle-même, regardant l’escadron d’intervention fondre sur elles ; et les gardiens, à quelques mètres seulement, les bras levés, prêts à abattre la foudre de l’institution sur les coupables comme sur les innocentes. La tension était à son paroxysme, le suspense total. Le temps s’arrêtait avant l’inévitable déferlement de violence.
Pourtant, le temps ne s’arrête jamais vraiment. L’instant figé éclata sous la pression de la réalité. Les gardiens percutèrent le cercle de détenues comme un brise-glace éventrant une banquise. La première vague de matraques s’abattit sans discernement. Des hurlements de douleur remplacèrent les cris de fureur. Mais au lieu de se disperser dans la terreur habituelle, la cour de Val-Fossé bascula dans l’impensable. La chute de Corinne n’avait pas seulement brisé son nez ; elle avait brisé l’ordre établi. Le mythe de son invulnérabilité étant détruit, des dizaines de femmes qui avaient subi ses exactions, qui avaient ravalé leur haine pendant des mois, virent en ce chaos l’opportunité de se venger de ses sbires. De l’autre côté, les alliées de Corinne, sachant que leur statut privilégié venait de s’effondrer, sortirent leurs armes cachées : brosses à dents taillées en pointe, éclats de miroir enrobés de ruban adhésif, lames de rasoir coincées entre les phalanges.
En une poignée de secondes, la simple bagarre de cour d’école dégénéra en une émeute d’une violence cataclysmique. Une gardienne fut fauchée par un coup de pied dans les genoux, disparaissant sous une marée de corps en jogging. Le gaz lacrymogène fusa en épais nuages blancs, âcres et suffocants, aveuglant la moitié de la cour, transformant l’espace en une scène de guerre apocalyptique où les ombres s’entretuaient à l’aveugle.
Aminata comprit immédiatement que la situation avait basculé hors de tout contrôle. La survie n’était plus une question de respect, mais de fuite. Elle pivota sur elle-même, esquivant de justesse le coup de matraque aveugle d’un gardien paniqué, et plongea vers le sol. Elle attrapa Chloé par le bras avec une poigne de fer, la soulevant de terre comme une poupée de chiffon.
« Lève-toi ! Cours ! » hurla Aminata par-dessus le vacarme assourdissant, sa voix éraillée par les premières émanations de gaz.
Chloé, à moitié asphyxiée et tétanisée, obéit par pur instinct de survie. Aminata la tira derrière elle, fendant la mêlée avec une détermination brutale. Elle jouait des coudes, repoussant les corps en sueur qui s’entrechoquaient dans la fumée. Un éclat métallique attira son regard sur sa droite : l’une des sbires de Corinne, le visage déformé par une grimace démente, fonçait sur elles, un poinçon artisanal levé vers le visage de Chloé. Aminata ne ralentit pas. Elle utilisa son élan pour asséner un coup de pied latéral phénoménal dans le ventre de l’assaillante, l’envoyant valser contre le grillage avec un fracas métallique.
Le brouillard lacrymogène devenait opaque, brûlant les yeux, raclant les poumons. Les sirènes d’alarme s’étaient déclenchées, hurlant à la mort depuis les toits du bâtiment principal. Aminata connaissait la géométrie de la cour par cœur. Elle repéra le muret des douches extérieures, une zone d’ombre à moitié dissimulée par l’angle de la chaufferie. Elle y traîna Chloé et elles s’y engouffrèrent, s’aplatissant contre le béton froid, haletantes, crachant leurs poumons.
Autour d’elles, l’enfer se déchaînait. Les tirs de balles en caoutchouc commençaient à résonner, claquements secs qui s’accompagnaient de hurlements d’agonie. Mais Aminata remarqua autre chose. Quelque chose qui fit se glacer le sang dans ses veines. À travers les volutes de fumée qui se dissipaient par instants sous les rafales de vent froid, elle vit Corinne. La femme corpulente s’était relevée. Son visage était un masque d’hémoglobine, effrayant, mais elle ne regardait pas Aminata. Elle se dirigeait vers une petite porte de service au pied du mirador ouest, là où un gardien gisait inconscient au sol.
Corinne fouilla le corps du gardien frénétiquement et en extirpa un trousseau de clés massif. Elle leva les yeux, croisa le regard d’une autre détenue, une femme discrète du quartier de haute sécurité qui n’aurait jamais dû se trouver dans cette cour. Les deux femmes échangèrent un signe de tête imperceptible.
Le souffle d’Aminata se bloqua. Son esprit d’analyse, aiguisé à l’extrême, connecta les morceaux de ce puzzle mortel en une fraction de seconde. L’agression de Chloé. Le rassemblement des sbires. L’heure de la promenade, juste au moment de la relève des gardiens des miradors. Ce n’était pas un simple lynchage. C’était une diversion. Corinne n’avait jamais voulu tuer la petite ; elle s’en servait comme appât pour focaliser l’attention de l’ensemble de la sécurité sur le centre de la cour, sachant qu’un simple incident, une bagarre minime, déclencherait une intervention protocolaire, dégarnissant les flancs. Sauf qu’Aminata était intervenue, et la chute de Corinne avait provoqué une véritable émeute non calculée, offrant une couverture encore plus chaotique et parfaite.
« Qu’est-ce… qu’est-ce qu’on fait ? » balbutia Chloé, ses mains agrippées au t-shirt d’Aminata, tremblant de tous ses membres, du sang séché maculant sa joue.
Aminata la regarda. La jeune fille n’avait rien d’un appât volontaire. Elle était une victime collatérale d’une tentative d’évasion massive, voire d’une mutinerie organisée de l’intérieur par des forces bien plus obscures que La Cavale. Mais si Corinne ouvrait cette porte de service, elle donnait accès aux coursives techniques, celles qui menaient directement à l’armurerie et au centre de contrôle des portes magnétiques. Si l’émeute atteignait ce point, ce ne serait plus une bagarre, ce serait un massacre absolu, un bain de sang dont ni Chloé ni elle ne sortiraient vivantes. L’escadron anti-émeute de la police nationale serait appelé, et ils tireraient à balles réelles.
Aminata essuya la sueur de son front avec le dos de son poignet. L’héroïsme de quinze secondes s’était transformé en une condamnation à mort, à moins qu’elle ne prenne une décision encore plus folle. La femme noire se leva lentement, ses muscles protestant contre l’acide lactique et la fatigue de l’adrénaline qui retombait. Elle jeta un coup d’œil à la porte de service. Corinne insérait la clé dans la serrure lourde, le clic métallique résonnant étrangement clair à travers le fracas ambiant.
Aminata se pencha vers Chloé, ses yeux sombres fixant la jeune fille avec une intensité terrifiante.
« Écoute-moi bien, » murmura-t-elle, sa voix tranchant l’air saturé de gaz. « Si tu restes ici, tu vas mourir asphyxiée ou piétinée. Si on sort de cette cour, on sera considérées comme les meneuses. Tu sais te battre ? »
Chloé secoua vigoureusement la tête, les larmes coulant sur ses joues sales.
« Alors tu vas courir, » décréta Aminata. « Tu vas courir plus vite que tu n’as jamais couru de ta vie. Tu vas coller à mon dos, et si quelqu’un t’attrape, tu le mords, tu lui arraches les yeux, tu fais tout ce qu’il faut pour ne pas lâcher ma chemise. Tu m’as comprise ? »
Chloé acquiesça, terrifiée mais hypnotisée par l’aura de cette femme qui, quelques minutes plus tôt, était une parfaite inconnue.
Aminata ne perdit pas un instant de plus. Elle s’élança de leur abri de fortune, sprintant droit vers la porte de service au pied du mirador. La fumée blanche tourbillonnait autour d’elles comme les brumes du Styx. Les silhouettes fantomatiques des autres détenues et des gardiens qui se battaient à mort s’écartaient sur leur passage, repoussées par la violence de la charge d’Aminata. Un gardien casqué tenta de lui barrer la route, abattant sa matraque. D’une parade fulgurante, Aminata dévia le coup, attrapa le bras de l’homme, pivota et utilisa son propre élan pour le projeter lourdement au sol. Chloé bondit par-dessus le corps, ne lâchant pas le tissu gris de sa sauveuse.
Elles atteignirent la zone du mirador juste au moment où la lourde porte métallique pivotait dans un grincement de gonds rouillés. Corinne et la femme mystérieuse du quartier de haute sécurité s’engouffraient dans le couloir sombre et exigu, un tunnel technique mal éclairé par des néons blafards. Avant que la porte ne se referme grâce à son bras hydraulique, Aminata glissa sa chaussure dans l’interstice. Le métal heurta violemment sa cheville, lui arrachant une grimace de douleur, mais elle força le passage avec son épaule, poussant le battant de toutes ses forces.
Elle bascula à l’intérieur, entraînant Chloé avec elle, et laissa la porte claquer derrière elles, coupant net le hurlement des sirènes et les cris de l’émeute. Le silence dans le couloir de béton fut presque assourdissant, seulement brisé par le bourdonnement électrique des lumières défaillantes.
Devant elles, à une dizaine de mètres, Corinne et son alliée se figèrent en entendant la porte claquer. La femme corpulente se retourna lentement. Son visage ensanglanté se figea de stupeur en voyant Aminata, puis ses traits se tordirent dans un masque de rage pure. Elle laissa tomber le trousseau de clés, qui résonna lugubrement sur le sol carrelé, et tira de la manche de son jogging un long tournevis aiguisé à la meuleuse, son arme ultime, son billet de sortie.
La femme mystérieuse à ses côtés retira la capuche de son vêtement, révélant un visage froid, aristocratique, des yeux gris d’acier qui semblaient calculer des probabilités mortelles. Elle dégaina à son tour un couteau d’office volé aux cuisines, la lame brillant sinistrement sous le néon. Elles n’avaient pas le choix. Aminata et Chloé étaient des témoins gênants ; elles venaient de pénétrer dans le sanctuaire de leur évasion, un plan méticuleusement préparé depuis des années.
Il n’y avait plus de gardiens. Plus de sifflet pour les sauver. Plus de gaz lacrymogène pour masquer les mouvements. Il n’y avait qu’un corridor étroit de béton froid, sans issue, et quatre femmes prêtes à aller jusqu’au bout. Aminata se dressa de toute sa hauteur, bloquant l’accès à la porte de la cour, repoussant Chloé derrière elle avec un instinct maternel féroce. Elle ne ressentait plus la fatigue. Elle ne ressentait plus la douleur. L’adrénaline inondait ses veines, transformant son corps en une machine de guerre parfaite. Elle leva lentement les poings, ajustant sa garde, le regard fixé sur la lame du tournevis qui tremblait dans la main de Corinne.
« Tu as gâché mon plan dans la cour, » siffla Corinne, sa voix gargouillante de sang. « Tu ne gâcheras pas ma sortie. Je vais te saigner comme un porc. »
Aminata sourit. Un sourire glacial, terrifiant, un sourire de prédatrice qui venait de réaliser qu’elle était enfermée dans une cage, non pas avec des loups, mais avec ses propres proies. Elle avança d’un pas, ses baskets crissant sur le carrelage, et d’une voix basse, résonnant comme le tonnerre annonciateur de la fin du monde, elle répondit :
« Viens essayer. »
Dans le silence étouffant du couloir souterrain, tandis que la prison entière brûlait au-dessus d’elles, l’ultime combat pour la survie et la liberté allait enfin commencer, un combat dont aucune règle humaine ne pourrait entraver la barbarie, un affrontement total où la seule loi qui prévaudrait serait celle du sang versé dans l’obscurité.
«Le jour où une seule détenue a osé affronter la femme la plus redoutée de Val-Fossé»