La pluie menaçait sans jamais tomber. Un de ces ciels lourds, couleur métal, qui écrasent la ville sous une lumière froide et sans pardon. Le fleuve traversait les immeubles comme une cicatrice sombre, agité par le vent qui balayait le vieux pont de béton reliant les deux rives. Les voitures avançaient lentement dans le trafic de fin d’après-midi, phares déjà allumés malgré l’heure encore précoce.
À l’intérieur d’une berline noire, Élise Moreau serrait le volant d’une seule main tandis que l’autre tentait maladroitement d’essuyer les larmes qui revenaient sans cesse brouiller son mascara. Ses cheveux bruns étaient attachés à la va-vite, quelques mèches collées à ses joues humides. Sur le siège passager s’entassaient des dossiers froissés, un sac à main ouvert et une boîte de médicaments renversée.
Son téléphone vibra une nouvelle fois.
Elle jeta un regard rapide à l’écran illuminé.
“Maman”.
Elle laissa sonner.
Puis encore.
Puis encore.
Finalement, elle décrocha d’une voix épuisée.
— Oui…
La voix nerveuse de sa mère explosa immédiatement dans l’habitacle.
— Tu ne peux pas continuer comme ça, Élise ! Tu dois rentrer à la maison ! Les médecins ont dit—
— Je sais ce qu’ils ont dit…
— Alors pourquoi tu refuses de répondre ? Pourquoi tu disparais comme ça ?
Élise inspira profondément pour empêcher sa voix de trembler.
— Parce que j’étouffe, maman…
Un silence.
Puis plus doucement :
— Tu n’es pas seule.
Ces mots lui arrachèrent presque un rire amer.
Pas seule.
Depuis cinq ans, elle vivait pourtant avec un vide que personne n’avait jamais réussi à combler.
Cinq ans depuis la disparition de Ryan.
Cinq ans depuis cette nuit où tout avait basculé.
Elle sentit sa gorge se serrer.
— Je te rappelle plus tard.
Elle raccrocha brutalement.
Au même instant, le téléphone glissa de sa main moite.
L’appareil rebondit contre son genou avant de tomber au sol, sous les pédales.
— Oh non…
Par réflexe, elle se pencha.
Une seconde.
Peut-être deux.
Mais parfois, toute une vie peut exploser dans le temps d’un battement de cœur.
Quand elle releva enfin les yeux, les phares d’un camion apparurent juste devant elle.
Élise poussa un cri.
Le volant tourna violemment.
Les pneus hurlèrent sur l’asphalte humide.
La voiture percuta la barrière du pont dans un fracas monstrueux.
Le métal se tordit.
Le monde sembla ralentir.
Pendant une fraction de seconde irréelle, la berline resta suspendue au-dessus du vide.
Puis elle bascula.
Le fleuve monta vers elle comme une gueule noire.
L’impact avec l’eau fut brutal.
Glacial.
Assourdissant.
L’eau envahit immédiatement l’habitacle.
Élise tenta de respirer mais sa ceinture la bloquait. Son front avait heurté le volant. Du sang coulait dans son œil gauche. Elle paniqua, tira sur la boucle, frappa contre la vitre, mais ses mouvements devenaient déjà désordonnés.
L’eau montait.
Sa poitrine brûlait.
Elle ouvrit la bouche dans un réflexe désespéré.
L’eau entra.
Puis tout devint sombre.
Sur la rive, à quelques dizaines de mètres du pont, un homme fouillait dans une benne derrière un vieux restaurant fermé. Son manteau sale pendait sur son corps maigre. Sa barbe épaisse cachait une partie de son visage. Personne ne faisait attention à lui. Les passants détournaient le regard comme on le fait toujours avec ceux qui rappellent trop brutalement la misère.
Il entendit le choc.
Puis le cri.
Puis l’explosion de l’eau.
Il releva immédiatement la tête.
La voiture disparaissait déjà sous la surface du fleuve.
Sans hésiter une seule seconde, il abandonna le sac qu’il tenait.
Il courut.
Ses chaussures glissèrent dans la boue de la rive.
Le vent fouettait son visage tandis qu’il arrachait son manteau en avançant.
Et il plongea.
L’eau était si froide qu’elle coupa presque sa respiration.
Le courant tirait violemment vers les profondeurs.
Mais l’homme continua.
Il atteignit la voiture à moitié immergée. À travers la vitre brouillée, il distingua une silhouette immobile.
Il frappa contre la fenêtre.
Aucune réaction.
Il prit une inspiration et plongea plus profondément.
Ses doigts cherchèrent une pierre, un morceau de métal, n’importe quoi.
Enfin, il saisit un débris flottant.
Il frappa une fois.
Deux fois.
La vitre céda dans une explosion de bulles.
L’eau s’engouffra totalement.
L’homme attrapa la ceinture d’Élise et la détacha avec difficulté.
Le courant tentait déjà de les séparer.
Il passa un bras autour d’elle et poussa de toutes ses forces vers la surface.
Ses poumons brûlaient.
Sa vision se troublait.
Mais il continua.
Enfin, ils émergèrent dans une énorme gerbe d’eau.
Élise toussa violemment.
L’homme la maintenait contre lui tandis qu’il nageait vers la rive.
Chaque mouvement semblait lui coûter une énergie immense.
Quand ils atteignirent enfin les galets boueux du bord du fleuve, il tira la jeune femme hors de l’eau avant de s’effondrer à genoux, haletant.
Élise cracha encore de l’eau.
L’air entra brutalement dans ses poumons.
Elle ouvrit lentement les yeux.
Tout était flou.
Le ciel gris.
Le bruit lointain des voitures.
Les sirènes qui commençaient déjà à approcher.
Puis elle aperçut l’homme assis près d’elle.
Ses vêtements déchirés.
Ses mains couvertes de coupures.
Son souffle tremblant.
Elle voulut parler mais sa voix ne sortit pas.
L’inconnu détourna légèrement le regard, comme s’il regrettait déjà d’être resté.
Puis quelque chose attira l’attention d’Élise.
Autour de son cou pendait une chaîne argentée.
Un pendentif.
Un petit médaillon en forme de boussole.
Son cœur s’arrêta presque.
Non.
Impossible.
Ses doigts tremblants se tendirent vers l’objet.
Elle connaissait ce pendentif.
Elle l’avait offert elle-même.
Le jour où Ryan était parti.
— Ryan… ?
L’homme se figea.
Très lentement, il releva les yeux vers elle.
Des yeux gris.
Les mêmes.
Vieillis.
Fatigués.
Brisés.
Mais les mêmes.
Élise sentit les larmes envahir immédiatement son visage.
— Ryan… c’est toi ?
Autour d’eux, les sirènes devenaient plus fortes.
Des gens couraient sur la rive.
Mais pendant quelques secondes, le monde entier sembla disparaître.
L’homme baissa les yeux.
Comme honteux.
Comme incapable de soutenir son regard.
Puis il murmura d’une voix rauque :
— Tu aurais dû mourir ce soir.
Élise resta immobile.
Le froid disparut soudain de son corps, remplacé par une peur incompréhensible.
— Quoi… ?
Ryan releva lentement la tête.
Et dans ses yeux, elle ne vit pas seulement de la douleur.
Elle vit de la terreur.
— Ils pensaient que tu savais.
Le sang d’Élise se glaça.
— Qui ça ?
Ryan regarda autour d’eux.
Les ambulanciers approchaient déjà.
Trop vite.
Beaucoup trop vite.
Son expression changea brutalement.
— Écoute-moi bien… tu ne peux faire confiance à personne.
— Ryan, qu’est-ce qui se passe ?
Il attrapa son poignet avec une force désespérée.
— L’accident n’en était pas un.
Élise sentit son souffle se bloquer.
— Quoi… ?
Ryan tourna la tête vers le pont.
Une voiture noire venait de s’arrêter discrètement plus haut sur la route.
Moteur allumé.
Vitres teintées.
Quelqu’un les observait.
Ryan pâlit immédiatement.
— Ils nous ont retrouvés…
— De quoi tu parles ?!
Mais il se leva déjà malgré l’épuisement.
Ses jambes vacillaient.
— Il faut partir maintenant.
— Ryan !
Les ambulanciers arrivèrent enfin près d’eux.
— Monsieur ! Écartez-vous !
Deux hommes en uniforme saisirent Élise pendant qu’un troisième s’approchait de Ryan.
Et c’est là qu’Élise remarqua quelque chose d’étrange.
Le regard de Ryan.
Fixé sur l’un des secouristes.
Comme s’il le connaissait.
Comme s’il venait de voir un fantôme.
Le secouriste s’agenouilla près d’Élise avec un sourire rassurant.
Trop rassurant.
— Madame, tout va bien… vous êtes en sécurité maintenant.
Puis discrètement, hors de vue des autres, il sortit une seringue de sa poche.
Ryan hurla immédiatement :
— NON !
Tout explosa en une seconde.
Ryan se jeta sur l’homme.
La seringue tomba dans la boue.
Les autres secouristes reculèrent brutalement.
Et Élise aperçut sous la veste ouverte de l’un d’eux… une arme.
Pas un pistolet de police.
Une arme militaire.
Le faux secouriste frappa Ryan au ventre.
Ryan s’effondra.
Élise cria.
Puis un coup de feu éclata sur la rive.
Le silence qui suivit fut encore plus terrifiant.
Ryan tomba lentement à genoux.
Du sang se répandit dans l’eau autour de lui.
Le faux secouriste braqua immédiatement son arme vers Élise.
Et avant qu’elle ne puisse comprendre ce qui arrivait, Ryan releva une dernière fois les yeux vers elle.
Avec un souffle brisé, presque inaudible, il murmura :
— La clé… dans le pendentif…
Puis il poussa Élise de toutes ses forces dans le fleuve au moment exact où plusieurs autres coups de feu déchirèrent l’air.
Elle disparut sous l’eau glacée.
Et quand elle remonta quelques secondes plus tard…
La rive était vide.
Ryan avait disparu.