{"id":434,"date":"2026-01-07T13:26:56","date_gmt":"2026-01-07T10:26:56","guid":{"rendered":"https:\/\/storyforyou.fun\/?p=434"},"modified":"2026-01-07T13:26:56","modified_gmt":"2026-01-07T10:26:56","slug":"un-pere-derriere-la-porte","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/storyforyou.fun\/?p=434","title":{"rendered":"\u00ab Un p\u00e8re derri\u00e8re la porte \u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans cette \u00e9cole, la lumi\u00e8re de fin de matin\u00e9e entrait toujours de la m\u00eame mani\u00e8re : en biais, comme une lame claire qui d\u00e9coupait la poussi\u00e8re dans l\u2019air. Les fen\u00eatres \u00e9taient hautes, trop hautes pour les enfants, et les stores fatigu\u00e9s laissaient passer des bandes p\u00e2les qui glissaient sur les tables, sur les cahiers, sur les \u00e9paules courb\u00e9es. La classe de CE2 ressemblait \u00e0 toutes les autres classes : des affiches de conjugaison, une frise des saisons, des dessins maladroits punais\u00e9s au mur, des r\u00e8gles de vie \u00e9crites au feutre. Mais il suffisait d\u2019un d\u00e9tail pour que l\u2019atmosph\u00e8re bascule, et ce d\u00e9tail, ce jour-l\u00e0, c\u2019\u00e9tait la voix de l\u2019enseignant.Monsieur Delmas n\u2019\u00e9tait pas un homme qui \u00e9levait souvent le ton par accident. Chez lui, la col\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas un d\u00e9bordement, c\u2019\u00e9tait un outil. Il avait appris, au fil des ann\u00e9es, que l\u2019autorit\u00e9 se fabriquait autant par la peur que par le respect, et il confondait les deux avec une facilit\u00e9 inqui\u00e9tante. Il avait quarante-deux ans, une chemise trop ajust\u00e9e au col, des lunettes fines qu\u2019il retirait parfois quand il voulait \u00eatre plus intimidant, comme s\u2019il enlevait une barri\u00e8re entre lui et sa cible. Il parlait vite, il tranchait les phrases, et il aimait avoir le dernier mot.Ce matin-l\u00e0, il n\u2019\u00e9tait pas simplement irrit\u00e9. Il \u00e9tait tendu, nerveux, comme si quelque chose grattait sous sa peau. Les \u00e9l\u00e8ves l\u2019avaient senti d\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e. Les chuchotements avaient \u00e9t\u00e9 plus rares. Les rires plus courts. On devine tr\u00e8s t\u00f4t, quand on a huit ans, les jours o\u00f9 il vaut mieux se faire discret.Au premier rang, juste sous le tableau, il y avait Malo.Malo avait huit ans et des yeux trop s\u00e9rieux pour son \u00e2ge. C\u2019\u00e9tait ce genre d\u2019enfant qui observe avant de parler, comme s\u2019il \u00e9valuait le risque de chaque mot. Ses cheveux ch\u00e2tains tombaient toujours un peu devant son front, et il les repoussait d\u2019un geste machinal quand il se sentait observ\u00e9. Il n\u2019avait pas l\u2019air fragile au sens physique, mais il avait cette fragilit\u00e9 invisible : celle des enfants qui portent un poids qu\u2019on ne voit pas.Son p\u00e8re s\u2019appelait Antoine Lemaire.\u00c0 l\u2019\u00e9cole, personne ne le connaissait vraiment. Il \u00e9tait \u201cabsent\u201d, comme on disait. Un p\u00e8re qui ne vient pas aux sorties, un p\u00e8re qu\u2019on ne voit pas aux r\u00e9unions, un p\u00e8re dont on parle peu, parce que \u00e7a oblige les autres \u00e0 poser des questions. Malo, lui, savait exactement pourquoi. Antoine \u00e9tait militaire. Il \u00e9tait souvent loin. Parfois, il appelait tard, la voix basse, pour ne pas r\u00e9veiller tout l\u2019appartement. Parfois, il ne donnait pas de nouvelles pendant plusieurs jours, et la m\u00e8re de Malo, \u00c9lise, faisait semblant que tout allait bien, avec un sourire qui tremblait.Malo avait appris \u00e0 ne pas dire \u201cmon p\u00e8re est un h\u00e9ros\u201d. Pas \u00e0 voix haute. Pas ici. Parce que les enfants r\u00e9p\u00e8tent, parce que les adultes interpr\u00e8tent, parce que les mots attirent des regards. Mais il le pensait. Il le pensait tr\u00e8s fort. Et certains jours, quand le manque lui creusait la poitrine, il s\u2019accrochait \u00e0 cette id\u00e9e comme \u00e0 une poign\u00e9e au bord du vide.Depuis une semaine, la classe pr\u00e9parait une activit\u00e9 \u201ccitoyennet\u00e9\u201d. Monsieur Delmas avait d\u00e9cid\u00e9 que les \u00e9l\u00e8ves devaient faire un expos\u00e9 sur \u201cles personnes qui servent la soci\u00e9t\u00e9\u201d. Les policiers, les m\u00e9decins, les pompiers, les infirmiers, les \u00e9boueurs, les b\u00e9n\u00e9voles. Les enfants avaient choisi des m\u00e9tiers, dessin\u00e9 des affiches, d\u00e9coup\u00e9 des images. Malo avait demand\u00e9 s\u2019il pouvait parler de l\u2019arm\u00e9e.Monsieur Delmas avait r\u00e9pondu oui, d\u2019un ton plat, sans enthousiasme.Et ce \u201coui\u201d avait \u00e9t\u00e9 comme une autorisation dangereuse, sans que Malo le comprenne encore.Le jour de la pr\u00e9sentation, Malo s\u2019\u00e9tait lev\u00e9 avec son affiche pli\u00e9e en deux. Il avait des phrases simples, \u00e9crites soigneusement : \u201cMon papa prot\u00e8ge des gens\u201d, \u201cIl aide quand il y a du danger\u201d, \u201cIl est loin mais il pense \u00e0 moi\u201d. Il n\u2019avait pas de grandes id\u00e9es politiques. Il avait huit ans. Il parlait de son p\u00e8re.Au d\u00e9but, la classe avait \u00e9cout\u00e9. Certains \u00e9l\u00e8ves avaient trouv\u00e9 \u00e7a \u201ccool\u201d. D\u2019autres s\u2019\u00e9taient ennuy\u00e9s. Mais Monsieur Delmas, lui, avait eu ce regard-l\u00e0. Un regard qui ne se contente pas d\u2019\u00e9couter : un regard qui cherche une faille.Quand Malo avait termin\u00e9, Monsieur Delmas n\u2019avait pas applaudi. Il avait pos\u00e9 ses deux mains sur le bureau, s\u2019\u00e9tait pench\u00e9 en avant, et avait demand\u00e9 :\u2014 Et tu sais ce que ton p\u00e8re fait exactement ?Malo avait h\u00e9sit\u00e9.\u2014 Il\u2026 il part en mission, monsieur.\u2014 En mission o\u00f9 ?\u2014 Je\u2026 je sais pas.\u2014 Tu ne sais pas, r\u00e9p\u00e9ta Monsieur Delmas, comme si c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une preuve.Malo avait senti la chaleur monter \u00e0 ses joues.\u2014 C\u2019est secret, monsieur. Papa dit que c\u2019est secret.Un rire avait travers\u00e9 la classe, un rire d\u2019enfant, un rire qui cherche \u00e0 appartenir au groupe. Malo avait baiss\u00e9 les yeux. Monsieur Delmas avait laiss\u00e9 le rire durer une seconde de trop.\u2014 \u201cC\u2019est secret\u201d, avait-il r\u00e9p\u00e9t\u00e9, avec un petit sourire. Tu sais, Malo, on dit beaucoup de choses aux enfants. On leur raconte des histoires.Malo avait relev\u00e9 la t\u00eate.\u2014 Ce n\u2019est pas une histoire.Monsieur Delmas avait hauss\u00e9 les sourcils.\u2014 Ah non ? Et tu es s\u00fbr que ton p\u00e8re \u201cprot\u00e8ge\u201d vraiment quelqu\u2019un ? Ou est-ce qu\u2019il est juste\u2026 absent ?Le mot avait frapp\u00e9 comme un coup de r\u00e8gle. \u201cAbsent\u201d. Il avait une odeur de reproche, de honte.Malo n\u2019avait pas r\u00e9pondu. La classe s\u2019\u00e9tait fig\u00e9e. On aurait pu croire que Monsieur Delmas s\u2019arr\u00eaterait l\u00e0. Mais il y a des gens qui, une fois qu\u2019ils sentent qu\u2019ils peuvent blesser sans cons\u00e9quence, continuent.Et ce matin-l\u00e0, Monsieur Delmas avait d\u00e9cid\u00e9 de continuer.La sc\u00e8ne recommen\u00e7a presque comme une boucle, mais plus violemment, plus frontalement, parce qu\u2019entre-temps, il avait rumine\u200c. Les \u00e9l\u00e8ves \u00e9taient assis, les cahiers ouverts, et Monsieur Delmas circulait entre les rang\u00e9es en parlant d\u2019une le\u00e7on de grammaire. Tout semblait normal, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il revienne, sans pr\u00e9venir, sur le sujet.\u2014 Avant qu\u2019on continue, dit-il soudain, j\u2019aimerais revenir sur quelque chose.Les stylos s\u2019arr\u00eat\u00e8rent. Les yeux lev\u00e8rent.Monsieur Delmas se planta pr\u00e8s du bureau de Malo, comme si l\u2019endroit lui appartenait.\u2014 Hier, certains d\u2019entre vous ont parl\u00e9 de \u201ch\u00e9ros\u201d.Il insista sur le mot, avec un ton moqueur.\u2014 Et j\u2019ai entendu des choses\u2026 dangereuses.Malo sentit son ventre se serrer. Il savait, d\u2019instinct, que c\u2019\u00e9tait lui.\u2014 Malo, dit Monsieur Delmas, l\u00e8ve-toi.Le gar\u00e7on sursauta. Ses mains rest\u00e8rent sur le bureau. Il avait la sensation que sa chaise \u00e9tait devenue trop petite, que ses pieds ne touchaient plus le sol.\u2014 L\u00e8ve-toi, r\u00e9p\u00e9ta Monsieur Delmas.Malo se leva. Lentement.Les autres \u00e9l\u00e8ves le regardaient. Certains avec curiosit\u00e9. D\u2019autres avec ce malaise qu\u2019on ressent quand on comprend qu\u2019on est t\u00e9moin de quelque chose d\u2019injuste, mais qu\u2019on n\u2019a pas le pouvoir de l\u2019emp\u00eacher.Monsieur Delmas croisa les bras.\u2014 Tu as dit que ton p\u00e8re \u00e9tait un h\u00e9ros.Malo d\u00e9glutit.\u2014 Je\u2026 j\u2019ai dit qu\u2019il aidait\u2026\u2014 Ne joue pas avec les mots, coupa Monsieur Delmas. Tu as utilis\u00e9 le mot \u201ch\u00e9ros\u201d.Malo sentit son c\u0153ur battre trop vite. Il se for\u00e7a \u00e0 parler.\u2014 C\u2019est mon papa.\u2014 Et alors ? r\u00e9pliqua Monsieur Delmas. Le fait que ce soit ton p\u00e8re ne le rend pas important.La classe retenait son souffle.Monsieur Delmas se rapprocha encore, jusqu\u2019\u00e0 \u00eatre trop proche, jusqu\u2019\u00e0 envahir l\u2019espace d\u2019un enfant.\u2014 \u00c9coute-moi bien, Malo.Sa voix \u00e9tait plus basse, mais elle claquait.\u2014 Ton p\u00e8re n\u2019est personne.Un silence brutal tomba. Comme si m\u00eame l\u2019air refusait de bouger.Malo eut l\u2019impression qu\u2019on venait de lui arracher quelque chose. Une image. Une promesse. Une s\u00e9curit\u00e9.Monsieur Delmas continua, plus fort cette fois, pour que tout le monde entende.\u2014 Ton p\u00e8re n\u2019est personne ! Il n\u2019a jamais rien fait pour ce pays !Quelques \u00e9l\u00e8ves sursaut\u00e8rent. Un crayon tomba. On entendit la pointe heurter le sol.Malo resta debout, raide. Son visage s\u2019\u00e9tait vid\u00e9 de couleur. Il ne savait pas quoi faire de ses mains. Il les serra si fort qu\u2019il sentit ses ongles dans sa paume.Monsieur Delmas \u00e9tait lanc\u00e9. On ne stoppait pas un homme qui confondait conviction et cruaut\u00e9.\u2014 Tu sais ce que font les \u201cvrais h\u00e9ros\u201d ? Ils restent. Ils assument. Ils ne laissent pas les autres se d\u00e9brouiller. Ils ne disparaissent pas.Il posa un doigt sur la table de Malo, comme pour marquer son territoire.\u2014 Ton p\u00e8re, lui, il est o\u00f9 ? Il est l\u00e0 ? Il te voit ? Il vient te chercher ? Non.Malo voulait crier que ce n\u2019\u00e9tait pas vrai. Que son p\u00e8re appelait. Qu\u2019il envoyait des messages. Qu\u2019il embrassait son front quand il rentrait. Qu\u2019il s\u2019excusait mille fois d\u2019\u00eatre parti. Mais les mots restaient coinc\u00e9s. Parce qu\u2019un enfant face \u00e0 un adulte qui humilie n\u2019a pas de place pour une phrase compl\u00e8te. Il n\u2019y a que l\u2019instinct : survivre.Malo baissa la t\u00eate.Ce geste fut interpr\u00e9t\u00e9 comme une victoire.Monsieur Delmas sourit l\u00e9g\u00e8rement, satisfait.\u2014 Voil\u00e0, dit-il. Tu comprends, quand on apprend \u00e0 se taire, on apprend \u00e0 penser.Malo sentit ses mains trembler sur le bureau. Une tremblement discret, presque imperceptible, mais qu\u2019il ressentait comme un s\u00e9isme.La classe \u00e9tait devenue une cage. Les murs semblaient plus proches.Et dans cette cage, personne ne bougeait.Personne n\u2019osait dire : \u201cVous n\u2019avez pas le droit.\u201dLes enfants, d\u2019habitude si bruyants, \u00e9taient muets, parce que la peur est contagieuse.Monsieur Delmas reprit la le\u00e7on comme si de rien n\u2019\u00e9tait.\u2014 On ouvre le cahier, page trente-deux.Malo resta immobile quelques secondes, puis s\u2019assit, m\u00e9caniquement. Il regardait le bureau, mais ne voyait rien. Il entendait la voix du professeur, mais elle arrivait de loin, comme dans l\u2019eau.Il pensait \u00e0 son p\u00e8re, \u00e0 sa derni\u00e8re visite, trois semaines plus t\u00f4t. Antoine \u00e9tait rentr\u00e9 tard, la barbe un peu plus longue, les yeux creus\u00e9s. Il avait pris Malo dans ses bras tr\u00e8s fort, presque trop fort, comme s\u2019il voulait compenser des jours entiers avec une seule \u00e9treinte. Il avait dit : \u201cJe suis l\u00e0.\u201d Et Malo y avait cru, parce qu\u2019il voulait y croire.Maintenant, ces mots se fissuraient.\u201cTon p\u00e8re n\u2019est personne.\u201dCe n\u2019\u00e9tait pas seulement une insulte. C\u2019\u00e9tait une tentative de d\u00e9truire un lien.Malo sentit ses yeux piquer. Il refusa de pleurer. Pas ici. Pas devant eux.Mais une larme glissa quand m\u00eame, sans qu\u2019il la contr\u00f4le, et tomba sur la feuille.Il la frotta vite, comme pour effacer une preuve.Au fond de la classe, une petite fille, In\u00e8s, regardait Malo avec inqui\u00e9tude. Elle n\u2019aimait pas Monsieur Delmas. Elle avait toujours peur quand il s\u2019approchait. Elle voulut lever la main. Puis elle n\u2019osa pas.Tout le monde avait appris, d\u2019une certaine mani\u00e8re, que les adultes ont toujours raison. M\u00eame quand ils ont tort.Dans le couloir, pourtant, une autre histoire \u00e9tait en train de s\u2019\u00e9crire.\u00c0 l\u2019accueil de l\u2019\u00e9cole, une secr\u00e9taire avait re\u00e7u un appel plus t\u00f4t. Un num\u00e9ro inconnu. Une voix d\u2019homme, calme, polie, qui demandait \u00e0 parler \u00e0 la directrice. On lui avait r\u00e9pondu que la directrice \u00e9tait en r\u00e9union. L\u2019homme avait insist\u00e9, sans hausser le ton, mais avec cette fermet\u00e9 qui ne laisse pas place au refus. Il avait donn\u00e9 son nom : Antoine Lemaire.La secr\u00e9taire avait not\u00e9, s\u2019\u00e9tait excus\u00e9e, avait demand\u00e9 de patienter.Une minute plus tard, la directrice \u00e9tait sortie de r\u00e9union.Antoine avait parl\u00e9 bri\u00e8vement. Il ne pouvait pas tout dire, pas tout expliquer. Mais il avait dit : \u201cOn m\u2019a rapport\u00e9 des propos tenus en classe. Je veux voir mon fils. Maintenant.\u201dEt il avait ajout\u00e9, d\u2019une voix plus basse : \u201cJe ne veux pas de sc\u00e8ne. Je veux juste \u00eatre l\u00e0.\u201dLa directrice, habitu\u00e9e aux parents en col\u00e8re, avait senti que celui-ci \u00e9tait diff\u00e9rent. Parce qu\u2019il ne sonnait pas comme un homme qui cherche une victoire sociale. Il sonnait comme un homme qui cherche une r\u00e9paration.Antoine \u00e9tait arriv\u00e9 dix minutes plus tard.Il portait son uniforme. Pas pour impressionner, pas pour \u201cfaire peur\u201d. Il n\u2019avait pas eu le temps de se changer. Et, quelque part, il refusait aussi de se cacher. Son uniforme \u00e9tait une partie de sa vie, une partie de ce qui l\u2019\u00e9loignait de son fils. Il n\u2019allait pas le laisser devenir une honte, surtout pas dans la bouche d\u2019un autre.Quand il entra dans le b\u00e2timent, les regards se tourn\u00e8rent. Un militaire dans une \u00e9cole, \u00e7a se remarque. Antoine marcha droit, sans pr\u00e9cipitation, mais avec une intention nette. La directrice l\u2019accompagna jusqu\u2019au couloir de la classe.\u2014 Monsieur Lemaire, murmura-t-elle, je suis vraiment d\u00e9sol\u00e9e\u2026 Je ne savais pas\u2026Antoine ne la laissa pas terminer.\u2014 O\u00f9 est mon fils ? demanda-t-il.\u2014 Dans la classe, r\u00e9pondit-elle. Je\u2026 je vais entrer avec vous\u2026Antoine secoua la t\u00eate.\u2014 Non, dit-il. Laissez-moi.La directrice h\u00e9sita. Puis elle hocha la t\u00eate.Antoine s\u2019arr\u00eata devant la porte.Il entendit la voix de Monsieur Delmas. Il entendit aussi un silence \u00e9trange, un silence qui ne ressemblait pas au silence de concentration, mais au silence de peur.Il posa la main sur la poign\u00e9e.Il inspira.Et il ouvrit.La porte grin\u00e7a l\u00e9g\u00e8rement, exactement comme dans ces moments o\u00f9 le monde bascule pour une raison trop simple.Les \u00e9l\u00e8ves lev\u00e8rent la t\u00eate.Monsieur Delmas s\u2019interrompit au milieu d\u2019une phrase, le marqueur \u00e0 la main.Antoine resta dans l\u2019embrasure, immobile, juste assez longtemps pour que la classe comprenne que quelque chose de diff\u00e9rent venait d\u2019entrer. Pas un parent stress\u00e9. Pas un visiteur perdu. Un homme qui, par sa posture, faisait reculer le bruit.Son uniforme \u00e9tait propre, bien ajust\u00e9. Deux d\u00e9corations brillaient discr\u00e8tement sur la poitrine. Ses yeux, eux, ne brillaient pas. Ils \u00e9taient fatigu\u00e9s. Mais dans cette fatigue, il y avait une force contenue, une discipline qui emp\u00eachait l\u2019\u00e9motion de d\u00e9border.Monsieur Delmas se redressa.\u2014 Oui ? dit-il, un peu trop vite. Vous cherchez quelqu\u2019un ?Antoine ne r\u00e9pondit pas tout de suite. Son regard balaya la salle. Il chercha, comme on cherche un point fixe dans une temp\u00eate.Et il vit Malo.Au premier rang.T\u00eate baiss\u00e9e.Les \u00e9paules tendues.Les mains crisp\u00e9es sur le bureau, comme si ces mains s\u2019accrochaient \u00e0 la seule chose qui l\u2019emp\u00eachait de tomber.Antoine sentit une douleur sourde lui traverser la poitrine.Malo, de son c\u00f4t\u00e9, sentit une pr\u00e9sence. Il sentit que l\u2019air avait chang\u00e9. Il leva les yeux.Et le monde se contracta autour d\u2019un seul point : le visage de son p\u00e8re.Pendant une fraction de seconde, Malo eut peur. Peur que ce soit un r\u00eave. Peur que ce soit quelqu\u2019un qui ressemble. Peur que son espoir se transforme en humiliation.Puis Antoine fit un pas.Et Malo reconnut tout : la d\u00e9marche, la fa\u00e7on de tenir les \u00e9paules, ce regard qui n\u2019\u00e9tait jamais tout \u00e0 fait tranquille, m\u00eame dans la paix.Malo se leva d\u2019un bond. Sa chaise racla le sol. Le bruit r\u00e9sonna comme un coup de tonnerre dans le silence.\u2014 Papa !Le cri sortit de lui avec toute la force des larmes retenues, avec toute la violence de l\u2019injustice, avec toute la joie brute de la pr\u00e9sence.Les \u00e9l\u00e8ves sursaut\u00e8rent. Certains ouvrirent la bouche sans bruit. In\u00e8s porta la main \u00e0 son c\u0153ur, comme si elle venait de comprendre que les adultes peuvent \u00eatre stopp\u00e9s.Monsieur Delmas, lui, devint bl\u00eame.Antoine avan\u00e7a, lentement, sans quitter Malo des yeux. Il s\u2019arr\u00eata pr\u00e8s de lui et posa une main sur son \u00e9paule. Un geste simple, mais qui disait : \u201cJe suis l\u00e0. Tu n\u2019es plus seul.\u201dAntoine releva ensuite le regard vers Monsieur Delmas.\u2014 Bonjour, dit-il calmement. Je suis Antoine Lemaire. Le p\u00e8re de Malo.Monsieur Delmas cligna des yeux, comme s\u2019il cherchait \u00e0 recalculer la situation.\u2014 Monsieur\u2026 euh\u2026 Lemaire, dit-il, il y a un protocole. Vous ne pouvez pas entrer comme\u2026Avant de quitter la salle, Antoine se retourna une derni\u00e8re fois.\u2014 Je vais voir la direction, dit-il simplement. Et je veux que mon fils soit en s\u00e9curit\u00e9 ici. Psychologiquement aussi.Monsieur Delmas avala sa salive.Antoine sortit.La porte se referma.Et pendant une seconde, dans la classe, personne ne bougea.Puis un murmure monta, un murmure timide, comme si les enfants respiraient \u00e0 nouveau.Dans le couloir, Malo marcha \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son p\u00e8re. Il avait les jambes molles. Il ne savait pas s\u2019il devait \u00eatre heureux, honteux, soulag\u00e9, tout \u00e0 la fois. Il sentait que son c\u0153ur allait sortir de sa poitrine.Antoine s\u2019arr\u00eata pr\u00e8s d\u2019une fen\u00eatre. La lumi\u00e8re y \u00e9tait plus douce. Il se pencha \u00e0 la hauteur de Malo.\u2014 Je suis l\u00e0, dit-il.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Dans cette \u00e9cole, la lumi\u00e8re de fin de matin\u00e9e entrait toujours de la m\u00eame mani\u00e8re : en biais, comme une lame claire qui \n<a class=\"moretag\" href=\"https:\/\/storyforyou.fun\/?p=434\"> [...]<\/a>","protected":false},"author":1,"featured_media":435,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-434","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-1"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/434","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=434"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/434\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":436,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/434\/revisions\/436"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/435"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=434"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=434"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=434"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}