{"id":2470,"date":"2026-07-12T13:35:15","date_gmt":"2026-07-12T10:35:15","guid":{"rendered":"https:\/\/storyforyou.fun\/?p=2470"},"modified":"2026-07-12T13:35:15","modified_gmt":"2026-07-12T10:35:15","slug":"en-visitant-la-tombe-de-son-fils-une-mere-rencontre-un-petit-garcon-qui-pretend-etre-son-petit-fils-et-la-verite-est-plus-terrible-que-la-mort","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/storyforyou.fun\/?p=2470","title":{"rendered":"\u00abEn visitant la tombe de son fils, une m\u00e8re rencontre un petit gar\u00e7on qui pr\u00e9tend \u00eatre son petit-fils\u2026 et la v\u00e9rit\u00e9 est plus terrible que la mort\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le ciel de novembre pesait d\u2019un poids incommensurable sur la ville, d\u00e9ployant un vaste d\u00f4me d\u2019un gris de plomb qui semblait \u00e9craser les cimes d\u00e9nud\u00e9es des arbres centenaires. Dans le silence majestueux et solennel du cimeti\u00e8re, le temps lui-m\u00eame paraissait s\u2019\u00eatre fig\u00e9, suspendu au souffle glac\u00e9 d\u2019un vent d\u2019automne qui balayait les all\u00e9es de gravier. Les feuilles mortes, d\u2019un ocre rouill\u00e9 et d\u2019un brun terne, tournoyaient en de tristes ballets avant de s\u2019\u00e9chouer contre les st\u00e8les de marbre et les croix mang\u00e9es par la mousse. C\u2019\u00e9tait une fin d\u2019apr\u00e8s-midi morne, l\u2019une de ces journ\u00e9es o\u00f9 la lumi\u00e8re d\u00e9cline pr\u00e9matur\u00e9ment, plongeant le monde des vivants dans une p\u00e9nombre m\u00e9lancolique qui sied si bien \u00e0 la cit\u00e9 des morts.<br>\u00c9l\u00e9onore avan\u00e7ait d\u2019un pas lent, presque m\u00e9canique. \u00c0 soixante-deux ans, elle conservait cette allure alti\u00e8re et cette \u00e9l\u00e9gance inn\u00e9e qui avaient toujours forc\u00e9 le respect, voire l\u2019intimidation, dans les cercles mondains qu\u2019elle fr\u00e9quentait autrefois. Enti\u00e8rement v\u00eatue de noir, d\u2019un manteau de laine froide \u00e0 la coupe irr\u00e9prochable et d\u2019un chapeau \u00e0 large bord qui dissimulait partiellement son visage, elle ressemblait \u00e0 une ombre glissant parmi les s\u00e9pultures. Ses mains, prot\u00e9g\u00e9es par de fins gants de cuir sombre, serraient avec une force trahissant son tourment int\u00e9rieur un lourd bouquet de roses rouges. Ces fleurs, d\u2019un rouge sang presque ind\u00e9cent dans ce paysage d\u00e9lav\u00e9, \u00e9taient la seule touche de couleur qu\u2019elle s\u2019autorisait. Elles \u00e9taient destin\u00e9es \u00e0 lui. \u00c0 son fils.<br>Maxime. Son unique enfant. Fauch\u00e9 \u00e0 l\u2019aube de ses trente ans dans des circonstances que l\u2019esprit d\u2019\u00c9l\u00e9onore refusait encore d\u2019accepter pleinement. Un accident de voiture sur une route de corniche, une nuit d&#8217;orage, une perte de contr\u00f4le. C\u2019\u00e9tait la version officielle. Celle que la police avait conclue, celle que son mari, le puissant et redout\u00e9 patriarche de la famille, avait rapidement fait ent\u00e9riner pour \u00e9viter tout scandale. Mais depuis ce jour maudit, il y a de cela six mois, \u00c9l\u00e9onore portait en elle un vide vertigineux, une b\u00e9ance que rien, ni l\u2019argent, ni le pouvoir, ni les condol\u00e9ances hypocrites de la haute soci\u00e9t\u00e9 ne sauraient combler.<br>L\u2019all\u00e9e sinueuse la mena vers le secteur le plus r\u00e9cent du cimeti\u00e8re, l\u00e0 o\u00f9 les pierres n\u2019avaient pas encore eu le temps de se patiner sous les assauts du temps. La concession familiale se dressait l\u00e0, imposante, domin\u00e9e par une tombe en granit noir, lisse comme un miroir, polie \u00e0 l\u2019extr\u00eame. C\u2019est l\u00e0 que reposait Maxime. \u00c9l\u00e9onore ferma les yeux un instant, laissant le vent mordre ses joues p\u00e2les. Elle appr\u00e9hendait toujours ce moment. La confrontation avec la pierre froide, avec le nom grav\u00e9 en lettres d&#8217;or, avec la r\u00e9alit\u00e9 implacable de la mort.<br>Pourtant, en rouvrant les yeux et en s\u2019approchant de la s\u00e9pulture, un d\u00e9tail incongru, presque choquant dans ce sanctuaire de silence, vint briser sa triste routine. Elle s\u2019immobilisa \u00e0 quelques m\u00e8tres. Son c\u0153ur eut un rat\u00e9.<br>Quelqu&#8217;un \u00e9tait l\u00e0.<br>Assis \u00e0 m\u00eame le sol de marbre, recroquevill\u00e9 contre le socle de la tombe de granit noir, se trouvait un enfant. Un petit gar\u00e7on qui ne devait pas avoir plus de huit ans. \u00c9l\u00e9onore plissa les yeux, incertaine de ce qu&#8217;elle voyait. L&#8217;enfant d\u00e9tonnait violemment avec le luxe aust\u00e8re du monument. Il \u00e9tait v\u00eatu de haillons. Une veste en velours c\u00f4tel\u00e9, us\u00e9e jusqu&#8217;\u00e0 la trame, tach\u00e9e de boue et beaucoup trop grande pour ses fr\u00eales \u00e9paules, l&#8217;enveloppait comme un sac. Les manches, roul\u00e9es plusieurs fois, laissaient d\u00e9passer de petites mains rougies par le froid et macul\u00e9es de crasse. Son pantalon en toile \u00e9tait trou\u00e9 aux genoux, et ses chaussures, de simples baskets de toile \u00e9ventr\u00e9es, n&#8217;offraient aucune protection contre le gel qui montait du sol.<br>Le gar\u00e7on avait la t\u00eate baiss\u00e9e, le menton reposant sur sa poitrine. Ses cheveux, d&#8217;un brun cendr\u00e9, \u00e9taient en bataille, emm\u00eal\u00e9s par le vent et le manque de soins. Il d\u00e9gageait une aura de mis\u00e8re absolue, de fatigue insondable, comme s&#8217;il portait sur son petit dos tout le poids d&#8217;un monde impitoyable. Il \u00e9tait absolument immobile, \u00e0 l&#8217;exception de ses \u00e9paules qui se soulevaient au rythme d&#8217;une respiration lente et saccad\u00e9e.<br>\u00c9l\u00e9onore resta fig\u00e9e. La surprise le disputa \u00e0 une forme d&#8217;indignation sourde. Que faisait un jeune vagabond sur la tombe de <em>son<\/em> fils ? Comment avait-il pu passer les grilles du cimeti\u00e8re dans cet \u00e9tat sans \u00eatre chass\u00e9 par les gardiens ? L&#8217;instinct protecteur et possessif d&#8217;une m\u00e8re en deuil la poussa \u00e0 s&#8217;avancer, le pas un peu plus lourd, les m\u00e2choires serr\u00e9es. Le froissement de son lourd manteau de laine et le crissement du gravier sous ses talons bris\u00e8rent le silence.<br>\u00c0 son approche, l&#8217;enfant ne bougea pas. Il semblait perdu dans un ailleurs inatteignable. Le vent souffla plus fort, emportant une vol\u00e9e de feuilles mortes qui vinrent s&#8217;\u00e9chouer aux pieds du petit gar\u00e7on. Les bruits lointains de la ville semblaient avoir \u00e9t\u00e9 aval\u00e9s par le brouillard ; il ne restait que le chant lugubre des bourrasques dans les branches et les appels lointains et plaintifs de quelques corbeaux.<br>\u00c9l\u00e9onore s&#8217;arr\u00eata \u00e0 un m\u00e8tre de lui, dominant sa petite silhouette mis\u00e9rable de toute sa stature. Elle serra le bouquet de roses rouges contre elle. Son regard passa du visage sale de l&#8217;enfant au portrait en porcelaine de Maxime incrust\u00e9 sur la pierre tombale. Maxime, avec son sourire \u00e9clatant, ses yeux clairs et son regard fier. La douleur lui enserra la poitrine, mais elle for\u00e7a sa voix \u00e0 sortir. Elle devait chasser cet intrus de ce lieu sacr\u00e9.<br>Elle le fixa, le regard empli d&#8217;une m\u00e9fiance glaciale, et demanda doucement, d&#8217;un ton sec et distant qui trahissait son trouble :<br>\u00ab Qui es-tu\u2026 et qu&#8217;est-ce que tu fais ici ? \u00bb<br>Ses paroles rest\u00e8rent un instant suspendues dans l&#8217;air glac\u00e9. L&#8217;enfant tressaillit imperceptiblement, comme s&#8217;il s&#8217;\u00e9veillait d&#8217;un long r\u00eave. Lentement, tr\u00e8s lentement, il releva la t\u00eate.<br>\u00c9l\u00e9onore s&#8217;attendait \u00e0 voir le visage craintif d&#8217;un voleur, l&#8217;expression fuyante d&#8217;un mendiant surpris en faute. Mais lorsqu&#8217;il leva les yeux vers elle, elle fut frapp\u00e9e par une d\u00e9charge \u00e9lectrique qui la cloua sur place. Le gar\u00e7on avait le visage creus\u00e9 par la faim, les pommettes saillantes sous une peau couverte de tra\u00een\u00e9es de salet\u00e9. Mais ses yeux\u2026 Ses yeux \u00e9taient d&#8217;une clart\u00e9 sid\u00e9rante. De grands yeux en amande, d&#8217;un gris-bleu si particulier, si profond, si familier. Ils la fixaient sans aucune peur, sans aucune honte. Il y avait dans ce regard une dignit\u00e9 tragique, une tristesse si vaste, si adulte, qu&#8217;elle gla\u00e7a le sang de la vieille dame.<br>Le petit gar\u00e7on la regarda droit dans les yeux, soutint le regard de cette femme riche et imposante sans ciller. Ses l\u00e8vres gerc\u00e9es s&#8217;entrouvrirent. Il prit une petite inspiration, et d&#8217;une voix calme, extraordinairement pos\u00e9e mais charg\u00e9e d&#8217;une \u00e9motion brute, il r\u00e9pondit :<br>\u00ab C&#8217;est la tombe de mon p\u00e8re. \u00bb<br>Le vent parut s&#8217;arr\u00eater de souffler. Le monde cessa de tourner. Les mots de l&#8217;enfant r\u00e9sonn\u00e8rent dans l&#8217;esprit d&#8217;\u00c9l\u00e9onore, rebondissant contre les parois de sa conscience sans parvenir \u00e0 y trouver un sens. <em>Mon p\u00e8re<\/em>.<br>Elle tituba l\u00e9g\u00e8rement en arri\u00e8re, le souffle coup\u00e9. Son c\u0153ur se mit \u00e0 battre \u00e0 tout rompre, cognant violemment contre ses c\u00f4tes. Maxime n&#8217;avait pas d&#8217;enfant. C&#8217;\u00e9tait impossible. Maxime \u00e9tait le golden boy de la famille, promis \u00e0 la riche h\u00e9riti\u00e8re des industries Varlan, d\u00e9vou\u00e9 \u00e0 l&#8217;entreprise de son propre p\u00e8re. Il n&#8217;avait jamais \u00e9t\u00e9 mari\u00e9. Il n&#8217;avait jamais parl\u00e9 d&#8217;une femme de l&#8217;ombre, et encore moins d&#8217;un enfant ! Ce mis\u00e9reux, ce petit \u00eatre sale sorti des bas-fonds ne pouvait pas \u00eatre\u2026<br>La col\u00e8re monta en elle, une col\u00e8re n\u00e9e de la panique et de l&#8217;incompr\u00e9hension. Elle voulut crier \u00e0 l&#8217;imposture, traiter l&#8217;enfant de menteur, appeler les gardiens. Mais le regard de l&#8217;enfant la gardait prisonni\u00e8re. Ses yeux. Ces maudits yeux qui lui rappelaient tant\u2026<br>La voix d&#8217;\u00c9l\u00e9onore trembla de toutes parts. Ses certitudes venaient de voler en \u00e9clats. Le bouquet de roses tremblotait dans ses mains.<br>\u00ab Qu&#8217;est-ce que\u2026 qu&#8217;est-ce que tu viens de dire ? \u00bb balbutia-t-elle, son masque de froideur se fissurant pour laisser place \u00e0 une vuln\u00e9rabilit\u00e9 qu&#8217;elle n&#8217;avait plus montr\u00e9e depuis des d\u00e9cennies.<br>Le gar\u00e7on ne se d\u00e9monta pas. Il ne pleurait pas. Il y avait en lui une r\u00e9silience qui frisait le surnaturel. Sans quitter la vieille femme des yeux, il plongea une main tremblante de froid dans la poche int\u00e9rieure de sa veste d\u00e9mesur\u00e9e. Ses petits doigts sales fouill\u00e8rent le tissu us\u00e9, et il en sortit un objet.<br>C&#8217;\u00e9tait une vieille photographie. Le papier photo \u00e9tait corn\u00e9 aux angles, froiss\u00e9 par de multiples manipulations, par les nuits pass\u00e9es dans le froid, blotti contre son c\u0153ur pour y puiser un peu de chaleur. Le gar\u00e7on tendit le petit carr\u00e9 de papier vers \u00c9l\u00e9onore, dans un geste lent, presque solennel, comme on pr\u00e9sente une relique sacr\u00e9e.<br>H\u00e9sitante, terrifi\u00e9e par ce qu&#8217;elle allait d\u00e9couvrir, \u00c9l\u00e9onore tendit une main gant\u00e9e. Ses doigts effleur\u00e8rent ceux, glac\u00e9s et rugueux, de l&#8217;enfant. Elle saisit la photo.<br>Elle baissa les yeux. Le clich\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 pris quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t, les couleurs commen\u00e7aient l\u00e9g\u00e8rement \u00e0 passer, mais l&#8217;image \u00e9tait d&#8217;une nettet\u00e9 impitoyable.<br>On y voyait le m\u00eame petit gar\u00e7on, visiblement plus jeune, peut-\u00eatre quatre ou cinq ans, propre, habill\u00e9 d&#8217;un joli pull en laine. Il riait aux \u00e9clats, un rire pur et cristallin qu&#8217;on devinait \u00e0 travers l&#8217;image. Et il \u00e9tait serr\u00e9 dans les bras d&#8217;un homme. Un jeune homme qui le regardait avec un amour infini, un sourire radieux aux l\u00e8vres, le serrant contre sa poitrine avec la tendresse protectrice d&#8217;un parent.<br>\u00c9l\u00e9onore sentit le sol se d\u00e9rober sous ses pieds. L&#8217;homme sur la photo, sans l&#8217;ombre d&#8217;un doute, c&#8217;\u00e9tait Maxime. Son Maxime. Les m\u00eames traits, la m\u00eame fossette sur la joue gauche, la m\u00eame lumi\u00e8re dans les yeux. Le portrait grav\u00e9 sur la pierre tombale de granit noir, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;elle, en \u00e9tait la copie conforme.<br>La respiration de la vieille femme se fit haletante. La cam\u00e9ra invisible de son esprit fit un gros plan sur le visage rayonnant de son fils, puis sur le visage innocent de l&#8217;enfant. La ressemblance, qu&#8217;elle n&#8217;avait per\u00e7ue que comme un \u00e9cho troublant, lui explosait d\u00e9sormais au visage avec la force d&#8217;une \u00e9vidence cruelle. C&#8217;\u00e9tait son sang. C&#8217;\u00e9tait le fils de Maxime. Son petit-fils.<br>Lentement, elle releva les yeux vers le gar\u00e7on assis par terre. L&#8217;\u00e9l\u00e9gante figure d&#8217;\u00c9l\u00e9onore de Rostand, la veuve d&#8217;acier, la femme du monde, s&#8217;effondra. Ses yeux clairs s&#8217;emplirent d&#8217;un oc\u00e9an de larmes. Sa bouche s&#8217;ouvrit pour parler, pour poser mille questions, mais aucun son ne parvint \u00e0 franchir la barri\u00e8re de sa gorge nou\u00e9e. Une larme, chaude et lourde, d\u00e9borda de ses cils et roula lentement sur sa joue poudr\u00e9e, tra\u00e7ant un sillon d&#8217;humidit\u00e9 dans le froid de novembre. Elle \u00e9tait sous le choc, totalement p\u00e9trifi\u00e9e, incapable de prononcer le moindre mot.<br>Le vent continua de souffler, indiff\u00e9rent au drame humain qui se jouait, faisant bruire les feuilles mortes autour d&#8217;eux. Le gar\u00e7on reprit doucement la photo des mains tremblantes d&#8217;\u00c9l\u00e9onore, la regarda une derni\u00e8re fois avec douceur, et la glissa \u00e0 nouveau dans sa poche.<br>\u00ab Maman est morte le mois dernier \u00bb, dit soudain l&#8217;enfant, sa petite voix brisant le silence lourd. \u00ab Elle \u00e9tait tr\u00e8s malade. Avant de partir, elle m&#8217;a dit que papa habitait ici maintenant. Et\u2026 elle m&#8217;a dit de faire tr\u00e8s attention. \u00bb<br>\u00c9l\u00e9onore frissonna, ses larmes redoublant. Elle tenta de formuler une phrase. \u00ab Attention\u2026 de qui ? \u00bb r\u00e9ussit-elle enfin \u00e0 murmurer d&#8217;une voix m\u00e9connaissable, \u00e9trangl\u00e9e par les sanglots.<br>Le petit gar\u00e7on baissa la t\u00eate vers le granit noir, ses petites mains caressant la pierre froide.<br>\u00ab Aux hommes en noir \u00bb, r\u00e9pondit l&#8217;enfant avec une innocence tragique. \u00ab Ceux qui travaillent pour le grand monsieur au regard m\u00e9chant. Maman m&#8217;a dit que c&#8217;\u00e9tait eux qui avaient cass\u00e9 la voiture de papa, parce que le grand monsieur ne voulait pas que papa vive avec nous. Maman disait que si le grand monsieur apprenait que j&#8217;existais, il me ferait dispara\u00eetre moi aussi. C&#8217;est pour \u00e7a qu&#8217;on se cachait dans la rue. \u00bb<br>Le sang d&#8217;\u00c9l\u00e9onore se gla\u00e7a dans ses veines. Le froid glacial de l&#8217;automne ne fut rien compar\u00e9 au gel absolu qui s&#8217;empara de son \u00e2me. <em>Le grand monsieur au regard m\u00e9chant. Ceux qui avaient cass\u00e9 la voiture de papa.<\/em> L&#8217;image de son mari, le puissant et impitoyable Charles de Rostand, s&#8217;imposa dans son esprit. Charles, qui avait toujours exig\u00e9 la perfection, Charles qui avait arrang\u00e9 le mariage de Maxime, Charles qui avait r\u00e9agi avec une froideur inhumaine \u00e0 l&#8217;annonce de la mort de leur fils, refermant le dossier de &#8220;l&#8217;accident&#8221; en un temps record.<br>Maxime avait voulu fuir. Il avait une famille, une femme qu&#8217;il aimait, un enfant. Et il avait voulu s&#8217;\u00e9chapper de l&#8217;empire dor\u00e9 et toxique de son p\u00e8re. Charles l&#8217;avait d\u00e9couvert. Et Charles ne permettait jamais qu&#8217;on ternisse le nom des Rostand.<br>Le vertige saisit la vieille femme. Elle comprit tout en une fraction de seconde. L&#8217;accident de voiture sous la pluie n&#8217;en \u00e9tait pas un. Son propre mari avait commandit\u00e9 le meurtre de son unique fils pour des questions d&#8217;h\u00e9ritage et de r\u00e9putation. Et cet enfant, cette chair de sa chair, grelottant de froid sur la tombe de son p\u00e8re assassin\u00e9, \u00e9tait le dernier t\u00e9moin vivant, la preuve de la trahison, et la prochaine cible.<br>\u00c9l\u00e9onore regarda le bouquet de roses rouges. Elle le laissa tomber. Les fleurs s&#8217;\u00e9cras\u00e8rent sur le marbre avec un bruit mat, \u00e9parpillant leurs p\u00e9tales sanglants sur la tombe noire.<br>La vieille femme aux yeux embu\u00e9s de larmes sentit une force nouvelle, terrifiante et primitive, irradier depuis le fond de ses entrailles. La mondaine effac\u00e9e venait de mourir avec ces roses. \u00c0 sa place, une louve venait de s&#8217;\u00e9veiller. Elle s&#8217;agenouilla lentement dans la boue et les feuilles mortes, ruinant son luxueux manteau, se mettant \u00e0 la hauteur de l&#8217;enfant.<br>Elle retira ses fins gants de cuir sombre et prit le petit visage sale et glac\u00e9 entre ses mains chaudes et tremblantes. Elle regarda dans les yeux de Maxime qui survivaient dans le regard de cet enfant bris\u00e9.<br>\u00ab Comment t&#8217;appelles-tu, mon ange ? \u00bb murmura-t-elle, sa voix ayant retrouv\u00e9 une fermet\u00e9 d&#8217;acier tranchant.<br>\u00ab L\u00e9o \u00bb, chuchota le gar\u00e7on, surpris par la chaleur de ces mains.<br>\u00ab \u00c9coute-moi bien, L\u00e9o, \u00bb dit \u00c9l\u00e9onore, essuyant ses larmes de la manche de son manteau de deuil. Ses yeux lan\u00e7aient d\u00e9sormais des \u00e9clairs de rage pure, une d\u00e9termination meurtri\u00e8re que personne, et surtout pas son mari, n&#8217;aurait cru possible chez elle. \u00ab Plus personne ne te fera du mal. Plus jamais tu ne dormiras dehors. Et l&#8217;homme qui a fait du mal \u00e0 ton papa\u2026 l&#8217;homme qui vous a oblig\u00e9s \u00e0 vous cacher\u2026 Je te jure sur cette tombe qu&#8217;il va payer pour ce qu&#8217;il a fait. M\u00eame si je dois br\u00fbler tout son empire de mes propres mains. \u00bb<br>Elle se releva avec une souplesse inattendue, prit la petite main sale de l&#8217;enfant dans la sienne. L\u00e9o, instinctivement, serra fort les doigts de cette femme inconnue. Ensemble, dans la p\u00e9nombre grandissante de ce cimeti\u00e8re paisible, ils tourn\u00e8rent le dos \u00e0 la tombe de granit noir. \u00c9l\u00e9onore marchait d&#8217;un pas raide, rapide. Elle ne fuyait pas. Elle allait en guerre. Et l&#8217;histoire macabre des Rostand n&#8217;\u00e9tait plus pr\u00e8s d&#8217;\u00eatre enterr\u00e9e en silence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Le ciel de novembre pesait d\u2019un poids incommensurable sur la ville, d\u00e9ployant un vaste d\u00f4me d\u2019un gris de plomb qui semblait \u00e9craser les \n<a class=\"moretag\" href=\"https:\/\/storyforyou.fun\/?p=2470\"> [...]<\/a>","protected":false},"author":1,"featured_media":2471,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-2470","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-1"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2470","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2470"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2470\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2472,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2470\/revisions\/2472"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/2471"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2470"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2470"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2470"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}