{"id":1773,"date":"2026-04-28T12:10:51","date_gmt":"2026-04-28T09:10:51","guid":{"rendered":"https:\/\/storyforyou.fun\/?p=1773"},"modified":"2026-04-28T12:10:51","modified_gmt":"2026-04-28T09:10:51","slug":"les-hommes-nont-pas-oublie-la-bonte-des-femmes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/storyforyou.fun\/?p=1773","title":{"rendered":"\u00abLes hommes n&#8217;ont pas oubli\u00e9 la bont\u00e9 des femmes\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bLe ciel n&#8217;\u00e9tait plus qu&#8217;une plaque de t\u00f4le grise, un couvercle uniforme et glac\u00e9 qui \u00e9crasait la ville sous son poids. Dans cette rue oubli\u00e9e des banlieues nord, l&#8217;hiver ne se contentait pas de faire frissonner ; il mordait, il s&#8217;infiltrait sous la peau, figeant le sang et les espoirs. Les b\u00e2timents anciens, v\u00e9ritables carcasses de b\u00e9ton aux fen\u00eatres aveugles, se dressaient comme les gardiens silencieux d&#8217;un cimeti\u00e8re urbain. Leurs fa\u00e7ades, rong\u00e9es par la pollution et le salp\u00eatre, semblaient pleurer des larmes de suie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bAu sol, le trottoir n&#8217;\u00e9tait plus qu&#8217;un champ de ruines. Le macadam, \u00e9ventr\u00e9 par les racines de la mis\u00e8re et le gel des d\u00e9cennies, formait un paysage de crevasses o\u00f9 s&#8217;accumulait une neige sale et boueuse. C&#8217;est dans ce d\u00e9cor de fin du monde, au c\u0153ur d&#8217;un silence lourd et cotonneux qui semblait aspirer jusqu&#8217;au bruit lointain de la circulation, que la vie s&#8217;obstinait \u00e0 palpiter, fragile et tremblante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bMadeleine avait cess\u00e9 de compter les hivers. \u00c0 soixante-huit ans, son visage \u00e9tait une cartographie de la rudesse de la rue, creus\u00e9 de rides profondes qui racontaient des milliers de nuits sans sommeil, d&#8217;inqui\u00e9tudes muettes et de chagrins aval\u00e9s. Ses mains, envelopp\u00e9es dans des mitaines de laine mit\u00e9es, portaient les stigmates du froid et de l&#8217;eau bouillante. Elle portait un tablier d\u00e9lav\u00e9 pardessus un manteau informe, v\u00e9ritable armure contre la morsure de l&#8217;air.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bDevant elle, reposant sur quelques briques noircies par la suie, un vieux chaudron m\u00e9tallique, bossel\u00e9 par les ann\u00e9es de service, exhalait une douce vapeur. Sous le m\u00e9tal, un petit feu improvis\u00e9, nourri de cagettes bris\u00e9es et de journaux froiss\u00e9s, cr\u00e9pitait faiblement. C&#8217;\u00e9tait la seule source de chaleur dans un rayon de plusieurs kilom\u00e8tres. Le bouillonnement lent de la soupe aux l\u00e9gumes \u2013 un m\u00e9lange humble de pommes de terre, de carottes sauv\u00e9es des invendus du march\u00e9 et de bouillon clair \u2013 semblait \u00eatre le seul battement de c\u0153ur de cette rue morte.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">\u200bChapitre II : Les Nouveaux Moineaux<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bAujourd&#8217;hui, l&#8217;air \u00e9tait d&#8217;une immobilit\u00e9 troublante. Aucun vent ne soufflait. Aucun bruit ambiant ne venait troubler l&#8217;atmosph\u00e8re, comme si le monde entier retenait son souffle. L&#8217;absence de musique urbaine, de klaxons ou de sir\u00e8nes donnait \u00e0 l&#8217;instant une dimension presque irr\u00e9elle, \u00e9touffante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bAssis \u00e0 m\u00eame le sol glac\u00e9, entourant le feu comme on v\u00e9n\u00e8re un dieu antique, trois gar\u00e7ons se tenaient recroquevill\u00e9s. Ils ne devaient pas avoir plus de quinze ans. Leurs v\u00eatements \u00e9taient un empilement chaotique de tissus sales, effiloch\u00e9s, trop grands pour leurs corps d\u00e9charn\u00e9s. La crasse masquait la p\u00e2leur de leurs joues, mais ne parvenait pas \u00e0 cacher l&#8217;\u00e9clat fi\u00e9vreux de leurs yeux. Ils fixaient le chaudron avec l&#8217;intensit\u00e9 de la faim absolue, cette faim qui tord les entrailles et vide l&#8217;esprit de toute autre pens\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bLa sc\u00e8ne semblait captur\u00e9e par une lentille nerveuse, fr\u00e9missante. Un observateur invisible aurait pu ressentir les micro-tremblements de l&#8217;instant, cette l\u00e9g\u00e8re instabilit\u00e9 qui traduit l&#8217;urgence de la survie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bMadeleine, avec une lenteur rituelle et une bienveillance infinie, plongea sa louche caboss\u00e9e dans le liquide ambr\u00e9. Ses gestes \u00e9taient lents, fatigu\u00e9s, mais empreints d&#8217;une pr\u00e9cision maternelle. Elle emplit le premier bol en plastique ray\u00e9, le tendant au gar\u00e7on le plus proche. Le plastique chaud rencontra des doigts couverts d&#8217;engelures.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bDans la t\u00eate de Madeleine, une pens\u00e9e sombre r\u00f4dait. Dans sa grande poche de manteau, un papier officiel froiss\u00e9 pesait plus lourd que le fer de son chaudron. Un arr\u00eat\u00e9 municipal. Demain, les pelleteuses devaient raser cette rue pour y construire un complexe de luxe. Demain, la police viendrait la chasser, elle et son feu. Ce bol de soupe qu&#8217;elle tendait \u00e0 ce gar\u00e7on transi de froid&#8230; c&#8217;\u00e9tait peut-\u00eatre le tout dernier. Son c\u0153ur, fatigu\u00e9 de lutter, se serrait \u00e0 s&#8217;en rompre. Elle n&#8217;avait plus la force de se battre contre les g\u00e9ants de b\u00e9ton et les hommes de pouvoir.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">\u200bChapitre III : L&#8217;Invasion de l&#8217;Opulence<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bC&#8217;est \u00e0 cet instant pr\u00e9cis (0:05) que l&#8217;anomalie se produisit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bGlissant sur le bitume gel\u00e9 dans un silence absolu, comme des pr\u00e9dateurs m\u00e9caniques surgissant d&#8217;une autre dimension, trois voitures noires apparurent dans le champ de vision. Ce n&#8217;\u00e9taient pas de simples berlines, mais des monstres d&#8217;ing\u00e9nierie haut de gamme, aux vitres lourdement teint\u00e9es et aux carrosseries polies comme des miroirs obscurs. Leurs pneus larges \u00e9cras\u00e8rent les gravats de la rue avec une douceur ind\u00e9cente.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bElles avanc\u00e8rent lentement, en formation parfaite, et s&#8217;arr\u00eat\u00e8rent net, \u00e0 quelques m\u00e8tres \u00e0 peine du petit campement de mis\u00e8re. La juxtaposition \u00e9tait d&#8217;une violence inou\u00efe : la richesse absolue, lisse et silencieuse, face \u00e0 la pauvret\u00e9 crasse, rugueuse et frissonnante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bLes trois jeunes sans-abri se fig\u00e8rent, les bols \u00e0 moiti\u00e9 port\u00e9s \u00e0 leurs l\u00e8vres, les yeux \u00e9carquill\u00e9s par la terreur. Dans ce quartier, quand des voitures noires silencieuses s&#8217;arr\u00eataient, c&#8217;\u00e9tait soit pour un r\u00e8glement de comptes, soit pour &#8220;nettoyer&#8221; la rue.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bMadeleine s&#8217;arr\u00eata. La louche, pleine d&#8217;un bouillon fumant, resta suspendue en l&#8217;air. Sa respiration se bloqua dans sa gorge. L&#8217;heure \u00e9tait-elle d\u00e9j\u00e0 venue ? Les promoteurs envoyaient-ils leurs sbires pour la faire d\u00e9guerpir avant m\u00eame le lever du jour ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bAvec une synchronisation gla\u00e7ante, les porti\u00e8res des trois v\u00e9hicules s&#8217;ouvrirent simultan\u00e9ment.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bTrois hommes en sortirent. L&#8217;air froid ne sembla avoir aucune prise sur eux. Leurs gestes poss\u00e9daient une pr\u00e9cision chirurgicale, une assurance \u00e9crasante. Ils portaient des costumes sur mesure d&#8217;une coupe impeccable, taill\u00e9s dans des laines sombres et \u00e9paisses qui absorbaient la faible lumi\u00e8re du jour. Leurs manteaux flottaient l\u00e9g\u00e8rement au rythme de leurs pas. Leurs chaussures de cuir verni foul\u00e8rent le trottoir fissur\u00e9 sans la moindre h\u00e9sitation, brisant la fine couche de givre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bIls ferm\u00e8rent les lourdes porti\u00e8res blind\u00e9es d&#8217;un geste calme, sans un claquement brusque.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bPuis, d&#8217;un m\u00eame \u00e9lan, ils tourn\u00e8rent leurs visages vers Madeleine. Leurs postures \u00e9taient droites, presque militaires, d\u00e9gageant une autorit\u00e9 silencieuse. Ils commenc\u00e8rent \u00e0 avancer vers elle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bL&#8217;instabilit\u00e9 de l&#8217;air sembla s&#8217;accentuer. Le monde entier se r\u00e9duisit \u00e0 cette ruelle, \u00e0 ce chaudron, et \u00e0 ces trois silhouettes sombres qui approchaient de la vieille femme tremblante.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">\u200bChapitre IV : La Rencontre<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200b(0:08) Le silence qui tomba sur la sc\u00e8ne fut total, abyssal. Ce n&#8217;\u00e9tait pas l&#8217;absence de son, mais une pression invisible qui \u00e9crasait les tympans. Le regard de Madeleine allait de l&#8217;homme de gauche \u00e0 celui de droite, cherchant une explication, cherchant la menace. Son c\u0153ur battait \u00e0 tout rompre sous ses couches de laine. L&#8217;air semblait vibrer d&#8217;une tension \u00e9lectrique, comme si la r\u00e9alit\u00e9 elle-m\u00eame vacillait sous le poids de l&#8217;instant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bLa vieille femme d\u00e9glutit avec difficult\u00e9. Sa voix, rocailleuse, h\u00e9sitante, brisa le mur de silence. L&#8217;intonation traduisait une surprise m\u00eal\u00e9e d&#8217;une peur visc\u00e9rale qu&#8217;elle tentait de masquer par politesse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200b\u00ab Bonjour\u2026 je peux vous aider ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bL&#8217;homme du milieu, celui qui semblait \u00eatre le chef de file, s&#8217;arr\u00eata \u00e0 un m\u00e8tre du feu. Ses traits \u00e9taient carr\u00e9s, marqu\u00e9s par une duret\u00e9 que le succ\u00e8s n&#8217;avait pas totalement effac\u00e9e, mais ses yeux sombres brillaient d&#8217;une lumi\u00e8re inattendue. Sa voix s&#8217;\u00e9leva, calme, d&#8217;une profondeur r\u00e9sonnante, charg\u00e9e d&#8217;une \u00e9motion qu&#8217;il peinait \u00e0 contenir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200b\u00ab Vous ne nous reconnaissez pas\u2026 \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bIl marqua un court silence. Un regard appuy\u00e9, transper\u00e7ant l&#8217;\u00e2me de Madeleine, cherchant derri\u00e8re les rides de la vieille femme le visage radieux d&#8217;autrefois. La respiration de Madeleine s&#8217;acc\u00e9l\u00e9ra, ses sourcils se fronc\u00e8rent. Elle scruta ces traits adultes, ces m\u00e2choires crisp\u00e9es. Quelque chose, une \u00e9tincelle lointaine, remua dans les abysses de sa m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bL&#8217;homme reprit, la voix tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement bris\u00e9e par le poids des souvenirs :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab Vous nous avez nourris\u2026 quand nous n\u2019avions rien. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bLe monde vacilla pour Madeleine. La louche, toujours en suspens, trembla violemment, faisant tomber quelques gouttes de soupe qui gr\u00e9sill\u00e8rent dans les braises. <em>Quand nous n&#8217;avions rien.<\/em> Vingt-cinq ans plus t\u00f4t. Les hivers glaciaux de 1999. Trois gamins fam\u00e9liques, abandonn\u00e9s par les foyers, dormant sous des cartons \u00e0 cette m\u00eame intersection. Arthur, L\u00e9o et Thomas. Les trois petits loups de goutti\u00e8re \u00e0 qui elle avait donn\u00e9 le peu qu&#8217;elle poss\u00e9dait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bL&#8217;homme de droite fit un pas en avant. Ses traits \u00e9taient plus fins, son regard empreint d&#8217;une tendresse brutale. Lorsqu&#8217;il parla, sa voix fut douce, profond\u00e9ment sinc\u00e8re, comme une confession faite \u00e0 l&#8217;autel de son propre pass\u00e9 :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200b\u00ab Pour nous\u2026 vous \u00e9tiez comme une m\u00e8re. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bUne larme solitaire et br\u00fblante se forma au coin de l&#8217;\u0153il droit de Madeleine, tra\u00e7ant un sillon propre sur sa joue macul\u00e9e de cendre. La carapace de la vieille femme se fissura. Elle n&#8217;\u00e9tait plus la mendiante qui servait la soupe ; elle redevenait la protectrice, le phare dans la nuit de ces enfants perdus qu&#8217;elle croyait morts de froid ou broy\u00e9s par le syst\u00e8me depuis des d\u00e9cennies.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bL&#8217;homme de gauche, le plus grand, le plus silencieux, hocha doucement la t\u00eate. Un geste lent, lourd de sens, validant chaque mot de ses fr\u00e8res de mis\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200b\u00ab On ne l\u2019a jamais oubli\u00e9\u2026 \u00bb murmura-t-il, plantant son regard profond\u00e9ment dans celui de Madeleine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bUne pause \u00e9touffante s&#8217;installa. Les trois jeunes gar\u00e7ons sans-abri d&#8217;aujourd&#8217;hui, spectateurs p\u00e9trifi\u00e9s, assistaient \u00e0 un miracle qu&#8217;ils ne comprenaient pas encore. Le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent se superposaient dans un vertige temporel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bL&#8217;homme du centre, Arthur, reprit la parole. Son ton devint extr\u00eamement pos\u00e9, reprenant le contr\u00f4le de l&#8217;homme d&#8217;affaires impitoyable qu&#8217;il \u00e9tait devenu pour le monde entier, mais s&#8217;adressant \u00e0 la seule personne devant qui il acceptait de ployer le genou.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200b\u00ab On a une surprise pour vous. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">\u200bChapitre V : L&#8217;Aube de B\u00e9ton (Le D\u00e9nouement)<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bArthur glissa la main \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur de son manteau en cachemire et en sortit non pas une arme, non pas une liasse de billets, mais un lourd dossier reli\u00e9 de cuir noir. Il le tendit \u00e0 Madeleine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bSes mains tremblaient tellement qu&#8217;elle dut l\u00e2cher sa louche, qui tomba avec un fracas sourd sur le bitume, \u00e9claboussant ses chaussures. Elle prit le dossier. Il \u00e9tait frapp\u00e9 du sceau de la mairie, le m\u00eame sceau qui ornait l&#8217;avis d&#8217;expulsion dans sa poche.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200b\u00ab Nous savons pour les pelleteuses de demain, Madeleine, \u00bb dit Arthur d&#8217;une voix qui s&#8217;\u00e9levait maintenant dans le silence glacial de la rue. \u00ab Nous savons que le promoteur voulait raser ce quartier pour y couler son or. Ce qu&#8217;il ne savait pas, c&#8217;est \u00e0 qui il se frottait. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bThomas, l&#8217;homme au regard doux, sourit d&#8217;un sourire \u00e9clatant qui rappela brusquement \u00e0 Madeleine le petit gar\u00e7on qui lui volait des morceaux de pain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200b\u00ab Nous avons rachet\u00e9 la soci\u00e9t\u00e9 du promoteur ce matin \u00e0 six heures, \u00bb expliqua Thomas. \u00ab Nous avons \u00e9pong\u00e9 les dettes de cet arrondissement. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bArthur posa une main ferme et chaude sur l&#8217;\u00e9paule fr\u00eale de la vieille femme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab Ce dossier, ce sont les titres de propri\u00e9t\u00e9. Pas seulement de cette rue. De tout le bloc de b\u00e2timents anciens qui nous entoure. Il ne sera pas d\u00e9truit, Madeleine. Il va \u00eatre r\u00e9habilit\u00e9. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bMadeleine \u00e9touffa un sanglot, secouant la t\u00eate, incapable de conceptualiser l&#8217;ampleur de ce qu&#8217;on lui disait. \u00ab Je&#8230; je ne peux pas g\u00e9rer \u00e7a, mes petits&#8230; je ne suis qu&#8217;une vieille cuisini\u00e8re&#8230; \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bL&#8217;homme de gauche fit un pas de c\u00f4t\u00e9 et sortit un petit bo\u00eetier noir de sa poche.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab Vous ne g\u00e9rerez pas les briques, maman, \u00bb dit-il doucement. \u00ab Vous g\u00e9rerez les \u00e2mes. Regardez. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bIl pressa un bouton sur le bo\u00eetier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bDerri\u00e8re eux, au bout de la rue d\u00e9labr\u00e9e, se dressait une immense usine textile abandonn\u00e9e, une cath\u00e9drale de verre bris\u00e9 et de briques sombres, condamn\u00e9e depuis trente ans. Soudain, dans un grondement m\u00e9canique sourd qui fit trembler le sol sous leurs pieds, les lourdes portes d&#8217;acier rouill\u00e9 de l&#8217;usine commenc\u00e8rent \u00e0 s&#8217;ouvrir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bL&#8217;int\u00e9rieur n&#8217;\u00e9tait pas noir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bUne lumi\u00e8re dor\u00e9e, chaude, d&#8217;une puissance aveuglante, jaillit des entrailles du b\u00e2timent, balayant la rue grise et venant caresser les visages de Madeleine et des trois jeunes sans-abri \u00e9bahis. \u00c0 travers les immenses baies vitr\u00e9es de l&#8217;usine r\u00e9nov\u00e9e de l&#8217;int\u00e9rieur, Madeleine put voir des tables de bois massif, des cuisines professionnelles en inox \u00e9tincelant, des lits propres empil\u00e9s dans les dortoirs sup\u00e9rieurs, et des dizaines de personnes en uniforme blanc qui s&#8217;affairaient d\u00e9j\u00e0, attendant leur signal.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bAu sommet de l&#8217;usine, une immense enseigne de lettres d&#8217;acier s&#8217;illumina soudainement dans le ciel de cendre, per\u00e7ant l&#8217;obscurit\u00e9 hivernale avec une clart\u00e9 triomphante :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200b<strong>LA TABLE DE MADELEINE \u2013 FONDATION POUR L&#8217;AVENIR<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bArthur se tourna vers les trois jeunes gar\u00e7ons affam\u00e9s qui grelottaient pr\u00e8s du feu, puis reporta son regard sur la vieille femme dont le visage \u00e9tait baign\u00e9 de larmes et de lumi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200b\u00ab Votre chaudron a fait son temps, Madeleine, \u00bb conclut Arthur avec un respect infini. \u00ab Il est temps de passer \u00e0 table. Et cette fois, personne ne restera dehors. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200bLe vent se leva enfin, balayant les cendres du petit feu de rue, emportant la fum\u00e9e vers le ciel, laissant place \u00e0 une aube nouvelle sur un quartier sauv\u00e9 par la m\u00e9moire et la gratitude de trois enfants de l&#8217;ombre devenus rois.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u200b<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"\u200bLe ciel n&#8217;\u00e9tait plus qu&#8217;une plaque de t\u00f4le grise, un couvercle uniforme et glac\u00e9 qui \u00e9crasait la ville sous son poids. Dans cette \n<a class=\"moretag\" href=\"https:\/\/storyforyou.fun\/?p=1773\"> [...]<\/a>","protected":false},"author":1,"featured_media":1774,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-1773","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-1"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1773","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1773"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1773\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1775,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1773\/revisions\/1775"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1774"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1773"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1773"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1773"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}