{"id":1136,"date":"2026-03-01T14:10:46","date_gmt":"2026-03-01T11:10:46","guid":{"rendered":"https:\/\/storyforyou.fun\/?p=1136"},"modified":"2026-03-01T14:10:46","modified_gmt":"2026-03-01T11:10:46","slug":"lenfant-et-le-secret-du-compte","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/storyforyou.fun\/?p=1136","title":{"rendered":"\u00abL\u2019Enfant et le Secret du Compte"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La premi\u00e8re fois que Nine franchit les portes vitr\u00e9es de la banque, elle eut l\u2019impression d\u2019entrer dans un autre pays.<br>Dehors, Paris \u00e9tait humide et gris, comme souvent quand le ciel n\u2019avait pas d\u00e9cid\u00e9 s\u2019il devait pleuvoir ou simplement d\u00e9courager. Les trottoirs luisaient encore d\u2019une averse de la nuit, et l\u2019odeur de m\u00e9tro se m\u00ealait \u00e0 celle des boulangeries qui, au petit matin, allument leurs fours comme on allume des promesses. Nine avait dormi sous l\u2019auvent d\u2019un magasin ferm\u00e9, coinc\u00e9e entre deux cartons et un sac en toile trop grand pour elle. Elle s\u2019\u00e9tait r\u00e9veill\u00e9e avec la joue coll\u00e9e au bitume froid, les doigts engourdis, et cette pens\u00e9e obs\u00e9dante qui revenait toujours au r\u00e9veil : aujourd\u2019hui, il faut tenir. Rien que tenir.<br>Elle s\u2019appelait Nine, parce que sa m\u00e8re disait que ce nombre portait chance. \u00ab Neuf, c\u2019est rond, c\u2019est complet, c\u2019est le dernier avant qu\u2019on recommence \u00bb, lui expliquait-elle. Pour sa m\u00e8re, tout \u00e9tait toujours une histoire de recommencement. M\u00eame quand la vie se cassait, elle imaginait les morceaux se recoller ailleurs, autrement.<br>Depuis que sa m\u00e8re n\u2019\u00e9tait plus l\u00e0, Nine avait arr\u00eat\u00e9 de croire aux recommencements.<br>Elle avait perdu sa m\u00e8re un soir d\u2019hiver, dans une chambre trop blanche d\u2019un h\u00f4pital public, o\u00f9 l\u2019on entendait les chariots grincer et les portes se refermer comme des jugements. Sa m\u00e8re s\u2019\u00e9tait \u00e9teinte vite, trop vite, comme une bougie que personne n\u2019avait prot\u00e9g\u00e9e du courant d\u2019air. Elle avait simplement serr\u00e9 la main de Nine, l\u2019avait regard\u00e9e droit dans les yeux et avait murmur\u00e9, avec une douceur presque incongrue : \u00ab Tu vas tenir, ma ch\u00e9rie. Et tu vas comprendre. \u00bb<br>Nine n\u2019avait pas compris. Pas tout de suite.<br>Apr\u00e8s l\u2019enterrement \u2014 un enterrement pauvre, un cercueil standard, une c\u00e9r\u00e9monie exp\u00e9di\u00e9e, trois personnes en tout et pour tout \u2014 la r\u00e9alit\u00e9 s\u2019\u00e9tait referm\u00e9e comme un pi\u00e8ge. Les services sociaux avaient parl\u00e9 de \u00ab placement provisoire \u00bb, de \u00ab solution transitoire \u00bb, de \u00ab famille d\u2019accueil \u00bb. On lui avait demand\u00e9 un nom de proche, quelqu\u2019un qui pourrait \u00ab prendre le relais \u00bb. Nine avait r\u00e9pondu la v\u00e9rit\u00e9 : il n\u2019y avait personne. Sa m\u00e8re avait toujours \u00e9t\u00e9 \u00ab seule \u00bb, c\u2019\u00e9tait son mot \u00e0 elle. Seule, mais fi\u00e8re. Seule, mais droite. Seule, mais vivante.<br>Et puis, dans les jours qui avaient suivi, Nine avait compris que, pour l\u2019administration, \u00eatre seule n\u2019\u00e9tait pas une posture : c\u2019\u00e9tait un probl\u00e8me \u00e0 ranger dans un dossier. Un probl\u00e8me qu\u2019on peut d\u00e9placer de bureau en bureau, jusqu\u2019\u00e0 ce que la petite disparaisse entre deux signatures.<br>Alors Nine avait fui.<br>Une fugue de gamine, pas une aventure. Une fuite de survie : elle avait gliss\u00e9 sous une barri\u00e8re, travers\u00e9 une cour d\u2019immeuble, et pris la rue comme on prend la mer sans savoir nager. Les premi\u00e8res nuits, elle a cru qu\u2019elle ne tiendrait pas. Elle tremblait de froid, de peur, de faim. Elle a appris les lois invisibles de la ville : les angles o\u00f9 la cam\u00e9ra ne voit pas, les bouches de chaleur pr\u00e8s des bouches d\u2019a\u00e9ration, les commer\u00e7ants qui jettent des viennoiseries invendues sans les \u00e9craser, les gens press\u00e9s qui vous \u00e9vitent comme si vous \u00e9tiez une mauvaise nouvelle.<br>Elle a aussi appris autre chose : Paris aime se regarder dans les vitrines. Et quand on n\u2019appartient pas \u00e0 la vitrine, on devient transparent.<br>Pendant des semaines, Nine a v\u00e9cu dans cette transparence. Elle s\u2019est lav\u00e9e dans les toilettes de gares, a vol\u00e9 des mouchoirs, a gard\u00e9 sur elle un petit peigne en plastique trouv\u00e9 au fond d\u2019un sac poubelle, parce que se coiffer, m\u00eame un peu, c\u2019\u00e9tait r\u00e9sister. Le jour, elle tra\u00eenait pr\u00e8s des endroits o\u00f9 l\u2019on peut se faire oublier : biblioth\u00e8ques, parcs, halls d\u2019immeubles. La nuit, elle cherchait un abri avec un toit, m\u00eame symbolique.<br>Et, tout ce temps, elle portait dans sa poche int\u00e9rieure un objet qui pesait plus lourd qu\u2019un caillou : une carte bancaire ancienne, ray\u00e9e sur les bords, au nom de sa m\u00e8re.<br>Elle ne l\u2019avait pas prise pour acheter n\u2019importe quoi. D\u2019ailleurs, Nine ne savait m\u00eame pas comment on \u00ab achetait \u00bb avec une carte. Chez sa m\u00e8re, l\u2019argent \u00e9tait toujours liquide, compt\u00e9 au centime, pli\u00e9 dans un porte-monnaie us\u00e9. Mais avant de mourir, sa m\u00e8re avait tenu \u00e0 lui mettre cette carte dans la main. \u00ab Garde-la. Si un jour tu n\u2019as plus d\u2019autre porte, c\u2019est celle-l\u00e0. \u00bb<br>Nine avait cru, d\u2019abord, que c\u2019\u00e9tait une phrase de m\u00e8re, une phrase pour rassurer. Un mensonge doux. Un \u00ab tout ira bien \u00bb sans preuve.<br>Puis, un matin, elle s\u2019est r\u00e9veill\u00e9e plus vide que d\u2019habitude. Pas seulement vide de nourriture : vide de courage. Elle avait mal au ventre, pas comme la faim, mais comme quelque chose qui creuse de l\u2019int\u00e9rieur. Elle avait crois\u00e9 son reflet dans une vitrine, ce reflet maigre, ces v\u00eatements trop grands, ces cheveux ternes. Et elle a entendu la voix de sa m\u00e8re, comme un souvenir qui insiste : \u00ab Si un jour tu n\u2019as plus d\u2019autre porte\u2026 \u00bb<br>La porte, ce jour-l\u00e0, ce fut une banque.<br>Pas n\u2019importe laquelle. Une grande banque parisienne, sur un boulevard large, avec un hall qui brillait. Des portes automatiques, des sols lisses, des affiches o\u00f9 des familles souriantes tiennent des cl\u00e9s en main comme si la vie n\u2019\u00e9tait qu\u2019une suite de cr\u00e9dits avantageux. Les gens entraient et sortaient avec des gestes s\u00fbrs. Ils sentaient le parfum, le propre, l\u2019assurance.<br>Nine s\u2019est plant\u00e9e devant la fa\u00e7ade quelques minutes. Elle a h\u00e9sit\u00e9. Son c\u0153ur battait trop vite. Elle aurait voulu reculer. Mais elle s\u2019est rappel\u00e9 quelque chose : la honte est un luxe. Quand on a faim, la honte ne nourrit pas.<br>Alors elle a pouss\u00e9 les portes.<br>La chaleur du hall l\u2019a envelopp\u00e9e. Une chaleur s\u00e8che, contr\u00f4l\u00e9e, sans surprise. L\u2019endroit sentait le bois cir\u00e9 et le caf\u00e9 lointain. Un agent de s\u00e9curit\u00e9 a tourn\u00e9 la t\u00eate, l\u2019a vue, l\u2019a \u00e9valu\u00e9e, et a imm\u00e9diatement compris qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas \u00ab du d\u00e9cor \u00bb.<br>Elle a avanc\u00e9 quand m\u00eame.<br>Ses chaussures \u00e9taient ab\u00eem\u00e9es, et chaque pas faisait un bruit trop fort sur le sol poli. Elle a serr\u00e9 la carte dans sa paume, comme si elle pouvait se dissoudre si elle la l\u00e2chait. Elle a vu le regard des employ\u00e9s derri\u00e8re les guichets : perplexes, m\u00e9fiants, presque agac\u00e9s. Un conseiller, en costume bleu, a chuchot\u00e9 quelque chose \u00e0 une coll\u00e8gue. Une femme au carr\u00e9 impeccable a fronc\u00e9 les sourcils. On ne parle pas fort dans une banque : on juge en silence.<br>Nine s\u2019est arr\u00eat\u00e9e devant un comptoir bas r\u00e9serv\u00e9 aux \u00ab accueils \u00bb. Une jeune employ\u00e9e a lev\u00e9 les yeux, sourire de service d\u00e9j\u00e0 en place \u2014 puis son sourire s\u2019est fig\u00e9 quand elle a vu l\u2019enfant. Elle a repris une expression neutre, professionnelle.<br>\u2014 Bonjour\u2026 euh\u2026 tu cherches tes parents ? a-t-elle demand\u00e9 doucement, en articulant comme on le fait avec les tr\u00e8s petits.<br>Nine a secou\u00e9 la t\u00eate.<br>\u2014 Je\u2026 je veux v\u00e9rifier\u2026 \u00e7a, a-t-elle souffl\u00e9, en tendant la carte.<br>L\u2019employ\u00e9e a pris la carte du bout des doigts, comme si elle avait peur de se salir. Elle a lu le nom. Son regard a l\u00e9g\u00e8rement chang\u00e9, une micro-h\u00e9sitation. Elle a lev\u00e9 les yeux vers Nine.<br>\u2014 C\u2019est \u00e0 toi ?<br>Nine a de nouveau secou\u00e9 la t\u00eate.<br>\u2014 C\u2019\u00e9tait \u00e0 ma m\u00e8re.<br>Le mot \u00e9tait a gliss\u00e9 sans qu\u2019elle s\u2019en rende compte. Dans sa bouche, il avait le go\u00fbt du froid.<br>L\u2019employ\u00e9e a inspir\u00e9, a pos\u00e9 la carte sur le comptoir, et a jet\u00e9 un regard vers l\u2019agent de s\u00e9curit\u00e9. Un mouvement d\u2019alarme, d\u00e9j\u00e0.<br>\u2014 Je\u2026 attends une seconde, d\u2019accord ? a-t-elle dit, puis elle a appel\u00e9 \u00e0 voix basse un coll\u00e8gue.<br>On a fait venir un responsable. Un homme de cinquante ans, cheveux grisonnants parfaitement coiff\u00e9s, costume sombre coup\u00e9 sur mesure, montre discr\u00e8te mais ch\u00e8re. Il marchait avec l\u2019assurance de ceux qui n\u2019ont jamais eu \u00e0 demander pardon d\u2019exister. Il a jet\u00e9 un coup d\u2019\u0153il \u00e0 Nine, puis \u00e0 la carte.<br>\u2014 Qu\u2019est-ce que c\u2019est que \u00e7a ? a-t-il demand\u00e9, mi-amus\u00e9, mi-exasp\u00e9r\u00e9.<br>\u2014 Elle veut v\u00e9rifier un solde, a dit l\u2019employ\u00e9e, mal \u00e0 l\u2019aise.<br>L\u2019homme a pris la carte, l\u2019a retourn\u00e9e, a souri. Un sourire bref, presque moqueur, comme si la sc\u00e8ne \u00e9tait un petit th\u00e9\u00e2tre impr\u00e9vu dans sa matin\u00e9e r\u00e9gl\u00e9e.<br>\u2014 Tu sais que ce n\u2019est pas un jeu, hein ? a-t-il lanc\u00e9 \u00e0 Nine, sur un ton faussement paternaliste. Les cartes bancaires, ce n\u2019est pas\u2026 pour les enfants.<br>Nine a senti sa gorge se serrer. Elle ne voulait pas pleurer ici. Pas dans ce hall brillant. Pleurer, c\u2019\u00e9tait offrir une victoire aux regards.<br>\u2014 Je veux juste savoir, a-t-elle murmur\u00e9. S\u2019il vous pla\u00eet.<br>Le banquier a eu un petit rire sec. Il a fait signe \u00e0 un conseiller pr\u00e8s des terminaux automatiques.<br>\u2014 Allez, on va s\u2019amuser. Viens, je te montre.<br>Il a entra\u00een\u00e9 la carte vers une borne, sous le regard de tout le hall. Plusieurs clients ralentissaient, curieux. L\u2019agent de s\u00e9curit\u00e9 s\u2019\u00e9tait rapproch\u00e9. L\u2019employ\u00e9e, elle, semblait vouloir dispara\u00eetre derri\u00e8re son \u00e9cran.<br>\u2014 Tu as le code ? a demand\u00e9 le banquier, sans se retourner.<br>Nine a hoch\u00e9 la t\u00eate. Le code, elle le connaissait. Sa m\u00e8re le r\u00e9p\u00e9tait parfois, comme un rituel : \u00ab Neuf, z\u00e9ro, trois, neuf\u2026 pour ne jamais oublier. \u00bb<br>Le banquier a ins\u00e9r\u00e9 la carte dans le terminal. Le petit \u00e9cran a demand\u00e9 le code. Il a tendu le clavier \u00e0 Nine avec une nonchalance condescendante.<br>Les doigts de Nine tremblaient. Elle a tap\u00e9 les chiffres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le terminal a pris une seconde. Puis deux.<br>Le banquier, toujours souriant, a crois\u00e9 les bras. Il attendait l\u2019\u00e9chec, la carte refus\u00e9e, la petite humiliation, la fin rapide de cette parenth\u00e8se. Un \u00ab voir avec vos parents \u00bb et dehors.<br>Sauf que le sourire a commenc\u00e9 \u00e0 glisser.<br>Parce que l\u2019\u00e9cran n\u2019affichait pas \u00ab code incorrect \u00bb. Il affichait autre chose.<br>Le banquier s\u2019est pench\u00e9. Son visage s\u2019est durci. Ses yeux ont parcouru les lignes qui venaient d\u2019appara\u00eetre. Son corps, un instant avant si l\u00e9ger, s\u2019est raidi comme si quelqu\u2019un venait de lui poser un poids sur les \u00e9paules.<br>Il a retir\u00e9 la carte, lentement, sans bruit.<br>Et il a regard\u00e9 autour de lui.<br>Les employ\u00e9s avaient cess\u00e9 de bouger. Le conseiller \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du terminal avait la bouche entrouverte. L\u2019agent de s\u00e9curit\u00e9 s\u2019\u00e9tait fig\u00e9 aussi, main \u00e0 moiti\u00e9 lev\u00e9e, comme si le geste de \u00ab virer l\u2019enfant \u00bb venait de se transformer en autre chose, en quelque chose d\u2019inconnu.<br>\u2014 Monsieur ? a dit l\u2019employ\u00e9e, qui s\u2019\u00e9tait approch\u00e9e, alarm\u00e9e. Qu\u2019est-ce qu\u2019il y a ?<br>Le banquier n\u2019a pas r\u00e9pondu tout de suite. Il a gard\u00e9 la carte entre ses doigts, comme si elle br\u00fblait. Puis il s\u2019est tourn\u00e9 vers Nine.<br>\u2014 Qui es-tu ? a-t-il demand\u00e9.<br>Sa voix n\u2019\u00e9tait plus celle d\u2019un homme amus\u00e9. C\u2019\u00e9tait la voix d\u2019un homme inquiet.<br>Nine a recul\u00e9 d\u2019un pas. La question \u00e9tait trop grande, trop brute.<br>\u2014 Je\u2026 je suis Nine.<br>\u2014 Ton nom complet.<br>Elle a donn\u00e9 son nom. Le nom de sa m\u00e8re, qu\u2019elle portait aussi.<br>Le banquier a p\u00e2li. \u00c0 peine, mais assez pour que quelqu\u2019un qui regarde de pr\u00e8s le voie. Il a pris l\u2019employ\u00e9e \u00e0 part, a murmur\u00e9 quelque chose que Nine n\u2019a pas entendu. L\u2019employ\u00e9e a mis une main sur sa bouche.<br>\u2014 Vous\u2026 vous \u00eates s\u00fbr ? a-t-elle chuchot\u00e9.<br>Le banquier a hoch\u00e9 la t\u00eate. Puis il a lev\u00e9 la main, geste sec, et a ordonn\u00e9 :<br>\u2014 Fermez l\u2019\u00e9cran. Tout de suite. Et personne ne parle de \u00e7a dans le hall. Compris ?<br>Ce n\u2019\u00e9tait pas une demande. C\u2019\u00e9tait un ordre de survie.<br>Il a escort\u00e9 Nine vers un couloir, derri\u00e8re une porte \u00ab acc\u00e8s r\u00e9serv\u00e9 \u00bb. Nine a senti les regards la suivre, ces regards d\u00e9sormais chang\u00e9s : plus personne ne la voyait comme une petite fille sale venue mendier. On la regardait comme on regarde une anomalie, un secret apparu en plein jour.<br>Dans le couloir, la lumi\u00e8re \u00e9tait plus froide. Les murs portaient des photos d\u2019architectures, des tours, des ponts, des symboles de puissance. Le banquier a ouvert une salle de r\u00e9union vitr\u00e9e, mais il a tir\u00e9 les stores, d\u2019un geste rapide, comme s\u2019il voulait cacher Nine au monde.<br>\u2014 Assieds-toi, a-t-il dit.<br>Nine s\u2019est assise au bord d\u2019une chaise trop grande. Ses jambes ne touchaient presque pas le sol.<br>Le banquier s\u2019est assis en face. Il a pos\u00e9 la carte sur la table, juste entre eux, comme une preuve.<br>\u2014 Tu as dit\u2026 que ta m\u00e8re est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e.<br>Nine a hoch\u00e9 la t\u00eate, les yeux baiss\u00e9s.<br>\u2014 Et tu vis\u2026 o\u00f9 ?<br>Elle n\u2019a pas r\u00e9pondu. Par r\u00e9flexe. Dans la rue, on apprend \u00e0 ne pas donner d\u2019informations. Les informations sont des prises.<br>Le banquier a soupir\u00e9, puis il a parl\u00e9 plus doucement.<br>\u2014 \u00c9coute-moi bien. Ce que tu as fait l\u00e0\u2026 c\u2019est tr\u00e8s grave. Mais pas comme tu crois.<br>Il a tap\u00e9 du doigt sur la carte.<br>\u2014 Cette carte\u2026 donne acc\u00e8s \u00e0 un compte qui n\u2019aurait jamais d\u00fb\u2026 \u00eatre actif. Pas sous ce nom.<br>\u2014 Je ne comprends pas, a murmur\u00e9 Nine.<br>Le banquier a h\u00e9sit\u00e9. Ses yeux allaient et venaient, comme s\u2019il calculait plusieurs options, plusieurs risques.<br>\u2014 Ton solde\u2026 n\u2019est pas vide, Nine. Il est\u2026 immense.<br>Nine a relev\u00e9 la t\u00eate, brusquement. Elle a cru mal entendre.<br>\u2014 Immense\u2026 comment ?<br>\u2014 Beaucoup d\u2019argent. Beaucoup plus que ce qu\u2019une personne\u2026 comme ta m\u00e8re\u2026 aurait d\u00fb avoir.<br>Le mot comme a piqu\u00e9 Nine. Elle l\u2019a senti comme une gifle. Sa m\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas \u00ab comme \u00bb quelque chose. Elle \u00e9tait sa m\u00e8re. Elle l\u2019aimait. Elle la prot\u00e9geait. Elle riait parfois, m\u00eame quand tout \u00e9tait difficile.<br>\u2014 Ma m\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas une voleuse, a l\u00e2ch\u00e9 Nine, d\u2019une voix \u00e9trangl\u00e9e.<br>Le banquier a lev\u00e9 une main, apaisant.<br>\u2014 Je n\u2019ai pas dit \u00e7a. Je dis\u2026 que ce compte est li\u00e9 \u00e0 des op\u00e9rations\u2026 sensibles. Et que le fait que tu aies le code\u2026 et que tu sois venue\u2026 signifie que quelqu\u2019un t\u2019a donn\u00e9e cette carte pour une raison.<br>Nine a senti un frisson lui remonter le dos.<br>\u2014 Ma m\u00e8re m\u2019a dit que si je n\u2019avais plus d\u2019autre porte\u2026<br>Le banquier l\u2019a coup\u00e9e.<br>\u2014 Oui. Eh bien cette porte ouvre sur quelque chose de dangereux.<br>Il a sorti un dossier d\u2019un tiroir, en a tir\u00e9 une feuille. Une feuille imprim\u00e9e, avec des chiffres, des codes, des r\u00e9f\u00e9rences. Nine a reconnu son nom en haut. \u00c7a lui a donn\u00e9 la naus\u00e9e.<br>\u2014 Ton compte est surveill\u00e9, Nine. Pas par nous. Par des gens\u2026 ext\u00e9rieurs. Et il y a une clause\u2026 une clause de d\u00e9clenchement. Une sorte d\u2019alarme. Elle se d\u00e9clenche si quelqu\u2019un essaie de consulter le solde.<br>Nine a bl\u00eami.<br>\u2014 Alors\u2026 ils savent que je suis venue ?<br>Le banquier a serr\u00e9 la m\u00e2choire. Il a regard\u00e9 vers la porte, comme si la salle pouvait \u00eatre \u00e9cout\u00e9e.<br>\u2014 Oui.<br>Le silence qui a suivi a \u00e9t\u00e9 lourd. Nine a entendu son c\u0153ur, ses respirations. Tout \u00e0 coup, elle s\u2019est sentie plus petite que jamais. Elle n\u2019\u00e9tait pas seulement une enfant dans une banque : elle \u00e9tait une enfant dans une histoire trop grande pour elle.<br>\u2014 Pourquoi ma m\u00e8re aurait\u2026 \u00e7a ? a-t-elle souffl\u00e9.<br>Le banquier l\u2019a regard\u00e9e longuement. Puis il a dit, avec une lenteur prudente :<br>\u2014 Parce que ta m\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas celle que tu crois.<br>Nine s\u2019est lev\u00e9e d\u2019un coup, la chaise a grinc\u00e9. Son ventre s\u2019est serr\u00e9.<br>\u2014 Ne dites pas \u00e7a.<br>\u2014 Je sais que c\u2019est violent. Mais il y a des documents. Des virements. Des fondations. Des noms de soci\u00e9t\u00e9s \u00e9crans. Et surtout\u2026 il y a ce message.<br>Il a attrap\u00e9 une enveloppe fine dans le dossier. Elle \u00e9tait scell\u00e9e, et au-dessus, en lettres sobres, il y avait \u00e9crit : \u00c0 remettre uniquement \u00e0 Nine, en cas de consultation du compte.<br>Le banquier a h\u00e9sit\u00e9, puis il a bris\u00e9 le sceau.<br>\u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, une lettre manuscrite.<br>L\u2019\u00e9criture \u00e9tait celle de sa m\u00e8re. Nine l\u2019a reconnue instantan\u00e9ment. La boucle du \u00ab N \u00bb, les \u00ab i \u00bb piqu\u00e9s comme des petites pointes, le trait nerveux mais \u00e9l\u00e9gant.<br>La gorge de Nine s\u2019est serr\u00e9e si fort qu\u2019elle a eu du mal \u00e0 respirer.<br>Le banquier a lu \u00e0 voix basse, d\u2019abord, puis plus distinctement, comme s\u2019il comprenait qu\u2019il n\u2019avait plus le droit d\u2019\u00eatre le filtre entre une m\u00e8re et sa fille.<br>Ma ch\u00e9rie,<br>Si tu lis \u00e7a, c\u2019est que tu n\u2019as plus d\u2019autre porte. Et que la mienne s\u2019est referm\u00e9e.<br>Je suis d\u00e9sol\u00e9e. Je t\u2019ai menti par amour, et je t\u2019ai cach\u00e9 la v\u00e9rit\u00e9 parce qu\u2019elle br\u00fble ceux qui la portent.<br>Je ne suis pas n\u00e9e pauvre. Je suis n\u00e9e dans une famille qui poss\u00e9dait des choses dont personne ne parle : des informations, des alliances, des dettes invisibles. \u00c0 vingt ans, j\u2019ai voulu fuir. Ils m\u2019ont rattrap\u00e9e. J\u2019ai travaill\u00e9 pour eux. Pas comme tu l\u2019imagines. Je n\u2019ai jamais fait de mal de mes mains. Mais j\u2019ai d\u00e9plac\u00e9 des chiffres, j\u2019ai effac\u00e9 des traces, j\u2019ai prot\u00e9g\u00e9 des secrets.<br>Un jour, j\u2019ai vu trop. J\u2019ai compris que ce syst\u00e8me ne prot\u00e9geait personne. Il d\u00e9truisait. Alors j\u2019ai pris une d\u00e9cision : j\u2019ai pris une part de cet argent. Pas pour moi. Pour toi. Pour que tu n\u2019aies jamais \u00e0 mendier ton existence.<br>Ils m\u2019ont punie. Ils m\u2019ont fait tomber. Ils m\u2019ont isol\u00e9e. Ils m\u2019ont rendue malade. Si je meurs, ce n\u2019est pas un accident.<br>Le compte que tu as entre les mains est une cl\u00e9. Une cl\u00e9 qui peut t\u2019ouvrir une vie\u2026 ou te faire dispara\u00eetre. C\u2019est pour \u00e7a que je t\u2019ai laiss\u00e9 un choix.<br>Si tu veux \u00eatre en s\u00e9curit\u00e9, tu dois faire confiance \u00e0 une seule personne : l\u2019homme qui te parlera de \u00ab la porte de service \u00bb. Il travaillait avec moi, il a trahi le syst\u00e8me, lui aussi. Il te trouvera. Ne cours pas. Ne crie pas. Regarde ses yeux. Il dira la phrase exacte :<br>\u00ab Neuf, c\u2019est rond. Mais le z\u00e9ro prot\u00e8ge. \u00bb<br>Alors tu sauras.<br>Je t\u2019aime plus que tout. Et si tu me cherches, cherche la v\u00e9rit\u00e9, pas ma tombe.<br>Maman.<br>Quand le banquier a termin\u00e9, le silence a \u00e9t\u00e9 total. Nine tremblait. Elle avait envie de hurler que tout \u00e9tait faux, que sa m\u00e8re n\u2019avait pas pu\u2026 mais l\u2019\u00e9criture \u00e9tait l\u00e0, vivante, irr\u00e9futable. Sa m\u00e8re avait exist\u00e9 dans un monde dont Nine n\u2019avait jamais vu l\u2019ombre.<br>\u2014 \u00c7a veut dire\u2026 qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9e ? a murmur\u00e9 Nine.<br>Le banquier n\u2019a pas r\u00e9pondu imm\u00e9diatement. Puis il a dit :<br>\u2014 \u00c7a veut dire qu\u2019elle savait qu\u2019elle allait mourir.<br>Il s\u2019est lev\u00e9, a fait quelques pas, a rassembl\u00e9 ses pens\u00e9es.<br>\u2014 \u00c9coute-moi. Tu ne peux pas ressortir comme \u00e7a. Si ce compte est surveill\u00e9\u2026 alors ils vont agir vite. Tr\u00e8s vite. Et toi, tu n\u2019as rien. Pas de protection. Pas d\u2019adresse. Pas d\u2019adultes fiables.<br>\u2014 Les services sociaux\u2026<br>\u2014 Les services sociaux n\u2019ont aucune id\u00e9e de ce que c\u2019est, a-t-il coup\u00e9. Et si tu te mets dans un circuit officiel, tu deviendras facilement\u2026 r\u00e9cup\u00e9rable.<br>Nine a serr\u00e9 les poings. La pi\u00e8ce lui semblait tourner.<br>\u2014 Alors quoi ? Je fais quoi ?<br>Le banquier l\u2019a regard\u00e9e. Il n\u2019avait plus son arrogance. Il avait quelque chose comme de la peur\u2026 et peut-\u00eatre, tr\u00e8s loin, un reste de conscience.<br>\u2014 Il y a une possibilit\u00e9, a-t-il dit. Une seule. Je peux te sortir par l\u2019arri\u00e8re. La porte de service.<br>Nine a sursaut\u00e9. Les mots de la lettre r\u00e9sonnaient : la porte de service.<br>Le banquier s\u2019est arr\u00eat\u00e9, comme s\u2019il venait lui-m\u00eame de comprendre ce qu\u2019il pronon\u00e7ait.<br>\u2014 Je\u2026 je n\u2019invente pas, a-t-il ajout\u00e9. Nous avons une sortie s\u00e9curis\u00e9e pour les situations sensibles. Personne ne la conna\u00eet, sauf les employ\u00e9s. Je peux t\u2019y conduire. Mais apr\u00e8s\u2026 je ne sais pas.<br>Nine a senti une pouss\u00e9e de panique.<br>\u2014 Et l\u2019homme\u2026 celui de la lettre ? vous le connaissez ?<br>Le banquier a baiss\u00e9 les yeux, puis a souffl\u00e9 :<br>\u2014 Oui.<br>Un frisson glac\u00e9 a travers\u00e9 Nine.<br>\u2014 Qui ?<br>Il a lev\u00e9 les yeux vers elle, et pour la premi\u00e8re fois, Nine a vu sur le visage de cet homme puissant quelque chose de presque\u2026 honteux.<br>\u2014 Il s\u2019appelle\u2026 Gabriel Morel.<br>Le nom n\u2019\u00e9voquait rien \u00e0 Nine. Mais le banquier a ajout\u00e9, comme si ce d\u00e9tail pouvait tout changer :<br>\u2014 Il est\u2026 chef de la s\u00e9curit\u00e9 interne. Officiellement. Officieusement\u2026 il g\u00e8re des dossiers que personne ne veut voir.<br>Nine s\u2019est rappel\u00e9e le passage de la lettre : Il travaillait avec moi. Il a trahi le syst\u00e8me.<br>Alors sa m\u00e8re avait pr\u00e9vu \u00e7a. Elle avait pr\u00e9vu que Nine viendrait. Qu\u2019elle ne pourrait plus tenir. Qu\u2019elle utiliserait la carte. Qu\u2019un m\u00e9canisme se d\u00e9clencherait.<br>Comme si la mort de sa m\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas seulement une fin, mais un plan.<br>Un bruit sec a retenti dans le couloir. Une porte qu\u2019on ouvre. Des pas rapides. Un murmure de voix.<br>Le banquier s\u2019est fig\u00e9.<br>\u2014 Ils sont d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, a-t-il murmur\u00e9.<br>Nine a senti son sang se glacer.<br>\u2014 Qui ?<br>Il n\u2019a pas eu le temps de r\u00e9pondre. La poign\u00e9e de la salle de r\u00e9union a boug\u00e9.<br>Le banquier a attrap\u00e9 la carte et la lettre, les a gliss\u00e9es dans sa poche int\u00e9rieure, puis a tir\u00e9 Nine par le poignet.<br>\u2014 Viens. Maintenant.<br>Ils ont quitt\u00e9 la salle par une porte lat\u00e9rale, un passage r\u00e9serv\u00e9 aux employ\u00e9s. Le couloir sentait le d\u00e9sinfectant. Le banquier avan\u00e7ait vite, sans courir, avec cette urgence contr\u00f4l\u00e9e que Nine avait d\u00e9j\u00e0 vue chez les gens qui ont l\u2019habitude du danger.<br>\u2014 Ne regarde personne, a-t-il chuchot\u00e9. Ne t\u2019arr\u00eate pas.<br>Ils ont travers\u00e9 un local, puis un autre couloir. Nine entendait derri\u00e8re eux des voix qui se rapprochaient, comme une mar\u00e9e.<br>\u2014 Monsieur Delmas ! a appel\u00e9 une voix masculine, forte, autoritaire. O\u00f9 est l\u2019enfant ?<br>Delmas \u2014 le banquier \u2014 a serr\u00e9 le poignet de Nine plus fort.<br>\u2014 Plus vite, a-t-il souffl\u00e9.<br>Ils sont arriv\u00e9s devant une porte m\u00e9tallique sans signe. Delmas a sorti un badge, l\u2019a pass\u00e9. La porte a bip\u00e9.<br>Il l\u2019a pouss\u00e9e.<br>Derri\u00e8re, un escalier \u00e9troit descendait vers un sous-sol. L\u2019air \u00e9tait plus frais. L\u2019\u00e9clairage, plus dur.<br>Nine a tr\u00e9buch\u00e9. Delmas l\u2019a retenue.<br>\u2014 \u00c7a va ?<br>Nine a hoch\u00e9 la t\u00eate, incapable de parler.<br>En bas, une autre porte, plus lourde. Delmas a entrouvert.<br>Et l\u00e0, dans une sorte de petite zone de livraison, un homme les attendait.<br>Grand, manteau sombre, visage ferm\u00e9, regard incroyablement calme. Comme s\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 tout anticip\u00e9. Comme s\u2019il avait re\u00e7u le signal et qu\u2019il \u00e9tait venu, pr\u00e9cis\u00e9ment au bon moment.<br>Delmas s\u2019est arr\u00eat\u00e9 net.<br>L\u2019homme a fix\u00e9 Nine, longuement.<br>Puis il a parl\u00e9 d\u2019une voix basse, pos\u00e9e, et a dit exactement la phrase.<br>\u2014 Neuf, c\u2019est rond. Mais le z\u00e9ro prot\u00e8ge.<br>Nine a cess\u00e9 de respirer.<br>C\u2019\u00e9tait lui.<br>Delmas a bl\u00eami.<br>\u2014 Morel\u2026 Qu\u2019est-ce que\u2026<br>Gabriel Morel a lev\u00e9 une main, coupant Delmas.<br>\u2014 Vous avez fait le plus difficile, monsieur Delmas. Maintenant, laissez-nous.<br>Delmas a h\u00e9sit\u00e9. Il a jet\u00e9 un regard derri\u00e8re lui, vers l\u2019escalier, o\u00f9 les voix se rapprochaient encore.<br>\u2014 Je\u2026 je ne peux pas la laisser comme \u00e7a\u2026<br>Gabriel Morel a fait un pas vers Nine. Son regard n\u2019\u00e9tait ni gentil ni m\u00e9chant. Il \u00e9tait\u2026 pr\u00e9cis. Tranchant.<br>\u2014 Sa m\u00e8re m\u2019a confi\u00e9 cette responsabilit\u00e9, a-t-il dit. Et croyez-moi : si elle est encore en vie apr\u00e8s dix minutes, c\u2019est parce que nous sommes l\u00e0.<br>Nous.<br>Delmas a aval\u00e9 sa salive. Il a gliss\u00e9 la carte et la lettre dans la main de Morel, comme on remet une arme.<br>\u2014 Ne la tuez pas, a-t-il murmur\u00e9, d\u2019une voix presque inaudible.<br>Morel n\u2019a pas r\u00e9pondu. Il a simplement pris la main de Nine.<br>Sa main \u00e9tait chaude, ferme, rassurante d\u2019une mani\u00e8re troublante. Une main d\u2019adulte qui sait quoi faire.<br>\u2014 Tu t\u2019appelles Nine, a-t-il dit, pas comme une question, comme un fait.<br>Nine a hoch\u00e9 la t\u00eate.<br>\u2014 Ta m\u00e8re m\u2019a demand\u00e9 de te dire\u2026 qu\u2019elle n\u2019a jamais cess\u00e9 de te prot\u00e9ger.<br>Les yeux de Nine se sont remplis de larmes. Elle a serr\u00e9 la carte dans ses doigts jusqu\u2019\u00e0 se faire mal.<br>\u2014 Pourquoi elle ne m\u2019a rien dit ?<br>Morel a eu un imperceptible mouvement, comme un soupir retenu.<br>\u2014 Parce que la v\u00e9rit\u00e9 tue plus vite que la faim, parfois.<br>Ils ont travers\u00e9 le local. Une porte s\u2019ouvrait sur une ruelle. Un van gris \u00e9tait gar\u00e9, moteur tournant. Un second homme \u00e9tait au volant, visage invisible derri\u00e8re des lunettes.<br>\u2014 Monte, a dit Morel.<br>Nine a recul\u00e9 d\u2019un pas.<br>\u2014 Et\u2026 et vous allez m\u2019emmener o\u00f9 ?<br>Morel l\u2019a regard\u00e9e droit dans les yeux. Il a dit, sans d\u00e9tour :<br>\u2014 L\u00e0 o\u00f9 ton nom ne sera plus une cible.<br>\u00c0 ce moment pr\u00e9cis, un fracas a retenti derri\u00e8re eux : la porte m\u00e9tallique du haut venait d\u2019\u00eatre forc\u00e9e. Des pas dans l\u2019escalier. Des cris.<br>\u2014 Stop ! Police ! Ne bougez plus !<br>Morel a serr\u00e9 la main de Nine et l\u2019a quasiment soulev\u00e9e dans le van. La porte a claqu\u00e9. Le v\u00e9hicule a d\u00e9marr\u00e9 d\u2019un coup sec.<br>Nine s\u2019est retrouv\u00e9e plaqu\u00e9e contre le si\u00e8ge, le c\u0153ur battant, la gorge serr\u00e9e, tandis que la ruelle filait. Elle a vu, \u00e0 travers la vitre arri\u00e8re, des silhouettes sortir dans la lumi\u00e8re du jour, trop tard.<br>Le van a tourn\u00e9, s\u2019est fondu dans la circulation parisienne comme une goutte dans la Seine.<br>Pendant quelques minutes, personne n\u2019a parl\u00e9. Seul le bruit du moteur \u2014 \u00e9touff\u00e9, lointain \u2014 existait, mais Morel avait dit : pas de sons ambiants. Et pourtant, Nine entendait tout dans sa t\u00eate : son souffle, sa peur, la voix de sa m\u00e8re.<br>Enfin, Morel a sorti la lettre de la poche de son manteau et l\u2019a pos\u00e9e sur ses genoux.<br>\u2014 Tu as lu ?<br>Nine a secou\u00e9 la t\u00eate.<br>\u2014 On me l\u2019a lue.<br>\u2014 Bien. Alors tu sais que ce compte n\u2019est pas juste de l\u2019argent.<br>\u2014 C\u2019est quoi, alors ? a-t-elle demand\u00e9, la voix bris\u00e9e.<br>Morel a h\u00e9sit\u00e9. Puis il a dit :<br>\u2014 C\u2019est une preuve. Et c\u2019est une dette.<br>Il a tourn\u00e9 la t\u00eate vers elle.<br>\u2014 Ta m\u00e8re a pris de l\u2019argent \u00e0 des gens tr\u00e8s puissants. Mais elle a surtout pris des documents, des identit\u00e9s, des circuits. Elle a tout cach\u00e9 dans ce compte, en le rendant intouchable sans toi. Sans ton code. Sans\u2026 ton existence.<br>Nine a senti une vague de vertige.<br>\u2014 Donc\u2026 je suis\u2026 une cl\u00e9.<br>\u2014 Oui.<br>Nine a murmur\u00e9 :<br>\u2014 Et si je refuse ?<br>Morel l\u2019a regard\u00e9e, sans duret\u00e9.<br>\u2014 Alors ils te chercheront quand m\u00eame. Parce que tu existes. Et parce qu\u2019ils ne supportent pas ce qu\u2019ils ne contr\u00f4lent pas.<br>Le van s\u2019est arr\u00eat\u00e9 \u00e0 un feu. Morel a baiss\u00e9 la voix.<br>\u2014 \u00c9coute-moi, Nine. Ta m\u00e8re a fait un choix : elle t\u2019a donn\u00e9 une chance, et elle a laiss\u00e9 derri\u00e8re elle un pi\u00e8ge. Mais ce pi\u00e8ge ne se refermera que si tu d\u00e9cides de l\u2019utiliser.<br>\u2014 Utiliser\u2026 comment ?<br>Morel a sorti un petit t\u00e9l\u00e9phone, l\u2019a allum\u00e9. Sur l\u2019\u00e9cran, une liste de noms. Des noms qui ne signifiaient rien pour Nine. Puis il a affich\u00e9 une phrase : D\u00e9p\u00f4t sous condition \u2014 preuve num\u00e9rique scell\u00e9e.<br>\u2014 Si tu le veux, a-t-il dit, on peut d\u00e9clencher la r\u00e9v\u00e9lation. Envoyer ces informations \u00e0 des journalistes, \u00e0 des magistrats. Faire tomber des gens.<br>Nine a senti son estomac se contracter.<br>\u2014 Et apr\u00e8s ?<br>Morel a eu un sourire sans joie.<br>\u2014 Apr\u00e8s, il n\u2019y aura plus de retour.<br>Nine a regard\u00e9 ses mains sales, la carte ray\u00e9e, la lettre froiss\u00e9e. Elle a pens\u00e9 \u00e0 sa m\u00e8re. \u00c0 ses yeux fatigu\u00e9s mais tendres. \u00c0 ses mensonges d\u2019amour.<br>\u2014 Pourquoi\u2026 vous, vous l\u2019aidez ? a-t-elle demand\u00e9.<br>Morel a regard\u00e9 droit devant lui, puis il a dit :<br>\u2014 Parce que j\u2019ai essay\u00e9 de l\u2019arr\u00eater. Et parce que je n\u2019ai pas r\u00e9ussi.<br>Le van a red\u00e9marr\u00e9. Paris d\u00e9filait : fa\u00e7ades haussmanniennes, caf\u00e9s, passants, bus, tout ce monde qui vivait sans savoir qu\u2019une enfant fuyait sous leurs fen\u00eatres avec un secret d\u2019adultes.<br>Morel a sorti une enveloppe plus petite de sa poche, et l\u2019a donn\u00e9e \u00e0 Nine.<br>\u2014 Ta m\u00e8re m\u2019a aussi confi\u00e9 \u00e7a. \u00c0 te remettre si tu survivais \u00e0 la banque.<br>Nine a ouvert. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur : une petite photo pli\u00e9e. Elle l\u2019a d\u00e9pli\u00e9e.<br>C\u2019\u00e9tait sa m\u00e8re. Plus jeune. Et \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle\u2026 un homme.<br>Nine a reconnu le visage sans comprendre comment : c\u2019\u00e9tait Gabriel Morel, mais plus jeune aussi. Ils se tenaient proches, comme deux personnes qui se connaissent trop bien. Derri\u00e8re eux, une porte m\u00e9tallique avec un symbole peint.<br>Au dos, une phrase, de l\u2019\u00e9criture de sa m\u00e8re :<br>\u00ab Si tu lis \u00e7a, c\u2019est que tu as d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 \u00e0 gagner. \u00bb<br>Nine a lev\u00e9 les yeux vers Morel, tremblante.<br>\u2014 Vous\u2026 vous la connaissiez vraiment.<br>Morel a ferm\u00e9 les yeux une seconde. Puis il a dit :<br>\u2014 Oui.<br>\u2014 Vous l\u2019aimiez ?<br>Le silence a \u00e9t\u00e9 si long que Nine a cru qu\u2019il ne r\u00e9pondrait pas. Puis, enfin, il a murmur\u00e9 :<br>\u2014 Je l\u2019ai respect\u00e9e. Et dans notre monde\u2026 c\u2019est plus rare que l\u2019amour.<br>Le van a pris une sortie, s\u2019est engag\u00e9 dans une zone plus calme. Des immeubles moins beaux. Des rues plus \u00e9troites. Morel a dit :<br>\u2014 On va s\u2019arr\u00eater quelque part, juste une heure. Tu vas manger. Ensuite, on d\u00e9cidera.<br>Nine a serr\u00e9 l\u2019enveloppe contre elle.<br>\u2014 D\u00e9cider quoi ?<br>Morel s\u2019est tourn\u00e9 vers elle, et son regard a \u00e9t\u00e9 plus grave encore.<br>\u2014 D\u00e9cider si tu veux une vie tranquille\u2026 ou si tu veux la v\u00e9rit\u00e9.<br>Nine a senti, au fond d\u2019elle, une col\u00e8re nouvelle. Une col\u00e8re qui br\u00fblait la peur.<br>\u2014 Ils l\u2019ont tu\u00e9e, a-t-elle dit, presque sans voix.<br>Morel a r\u00e9pondu, simplement :<br>\u2014 Ils l\u2019ont laiss\u00e9e mourir. Ce qui revient au m\u00eame.<br>Le van a ralenti. Un b\u00e2timent banal, une entr\u00e9e de service. Morel s\u2019est pench\u00e9 vers Nine.<br>\u2014 Derni\u00e8re chose. Si tu choisis la v\u00e9rit\u00e9, tu dois comprendre que tu n\u2019es pas seulement une enfant. Tu es\u2026 la fin d\u2019un syst\u00e8me.<br>Nine a essuy\u00e9 ses larmes du revers de la main.<br>\u2014 Et si je choisis la tranquillit\u00e9 ?<br>Morel a eu un sourire triste.<br>\u2014 Alors on te construira un autre nom. Une autre vie. Mais tu vivras toujours avec un trou dans le c\u0153ur.<br>Le van s\u2019est arr\u00eat\u00e9. Morel a ouvert la porte. La lumi\u00e8re du jour a frapp\u00e9 Nine au visage. Une lumi\u00e8re parisienne, ordinaire, comme si rien n\u2019avait chang\u00e9.<br>Et pourtant, tout avait chang\u00e9.<br>Avant de descendre, Nine a regard\u00e9 la carte une derni\u00e8re fois. Son nom. Le nom de sa m\u00e8re. La porte que sa m\u00e8re avait laiss\u00e9e ouverte.<br>Elle a murmur\u00e9 :<br>\u2014 Je veux voir.<br>Morel a hoch\u00e9 la t\u00eate. Il a dit :<br>\u2014 Alors on y va.<br>Ils sont sortis. La porte s\u2019est referm\u00e9e derri\u00e8re eux.<br>Et, quelque part, dans un bureau trop propre, quelqu\u2019un venait d\u00e9j\u00e0 de recevoir l\u2019alerte : le compte a \u00e9t\u00e9 consult\u00e9.<br>Cette fois, ce n\u2019\u00e9tait pas une fillette qui entrait dans une banque.<br>C\u2019\u00e9tait une bombe \u00e0 retardement qui venait d\u2019apprendre qu\u2019elle avait le droit d\u2019exploser.<br>Et la v\u00e9rit\u00e9 qui allait suivre\u2026 n\u2019\u00e9pargnerait personne.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"La premi\u00e8re fois que Nine franchit les portes vitr\u00e9es de la banque, elle eut l\u2019impression d\u2019entrer dans un autre pays.Dehors, Paris \u00e9tait humide \n<a class=\"moretag\" href=\"https:\/\/storyforyou.fun\/?p=1136\"> [...]<\/a>","protected":false},"author":1,"featured_media":1137,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-1136","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-1"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1136","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1136"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1136\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1138,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1136\/revisions\/1138"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1137"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1136"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1136"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/storyforyou.fun\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1136"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}